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12·02·16

Le décès de Marie-Rose Morel ou la fin du cordon sanitaire

CONTEXTE : Marie-Rose Morel était une célébrité flamande (Bekende Vlaming) d’origine anversoise. En 1993, elle était devenue Miss Flandre et puis s’est lancée dans la vie politique à la N-VA de 2001 à 2004. Elle est ensuite passée dans les rangs du Vlaams Belang pour y rester jusqu’en 2010. En 2009, elle a annoncé qu’elle souffrait d’un cancer de l’utérus et sa lutte contre la maladie était très médiatisée. Le 8 février 2011, elle est décédée et ses funérailles se sont déroulées en grande pompe à la Cathédrale Notre-Dame d’Anvers.

Temps de lecture : 4 minutes Crédit photo :

commons.wikimedia.org

Auteur⸱e et
Fabrice Claes
Traducteur Fabrice Claes

[Rétrospective] En 2006, Patrick Janssens (s.pa) a détrôné Filip Dewinter à Anvers. En 2014, les électeurs du Vlaams Belang (VB) se sont dirigés en masse vers la N-VA de Bart De Wever. Deux uppercuts pour le VB. On en oublierait presque un autre coup dur pour le parti en 2011 : le 8 février, il y a cinq ans, le cordon sanitaire a été rompu à l’occasion du décès de Marie-Rose Morel.

Pour Bart De Wever, Marie-Rose Morel, par sa tendance à exposer en public les dissensions internes du VB, était une sorte d’arme secrète ultime. Celui-ci avait depuis des années pour ambition l’échec du Vlaams Belang. Guy Verhofstadt s’y était employé avant lui, entre autres avec sa coalition arc-en-ciel, mais c’était sans compter sur la volonté de l’électeur. De Wever, lui, y est parvenu en 2012 et en 2014. Les obsèques de Marie-Rose Morel, le 12 février 2011 à la cathédrale Notre-Dame d’Anvers, furent un moment clé de la déchéance du Belang.

Walter Pauli, journaliste au Morgen à l’époque, avait écrit à ce sujet : « Évidemment, l’histoire de Marie-Rose Morel est poignante et chargée en émotions : une jeune femme à l’avenir prometteur, mère de deux petits garçons, attrape le cancer et perd son combat face à la maladie. En même temps, elle a dû mener deux autres guerres impitoyables : son divorce et la rupture au sein de son parti. Entre-temps, elle avait noué une relation amoureuse avec le futur ex-président du VB, Frank Vanhecke, ce qui entraîna des querelles politico-stratégiques sans fin, sur fond de relations personnelles et d’insinuations, dont Marie-Rose Morel était tantôt la cause, tantôt la victime. »

Morel était très présente dans la presse flamande, elle faisait les unes de magazines comme Dag Allemaal et Story et tenait une chronique dans le quotidien Het Laatste Nieuws. C’est ainsi que, toute seule, elle a réussi à briser le cordon sanitaire (en français dans le texte), là où les pontes du parti, Filip Dewinter, Gerolf Annemans et Bruno Valkeniers, avaient toujours échoué. Elle se plaisait à les appeler, avec sarcasme, de Antwerpse gemeenteraadsfractie (la fraction du conseil communal anversois), parce qu’ils contrecarraient son projet de pousser vers le pouvoir les 24 pour cent d’électeurs du Vlaams Belang. Le soutien que lui témoignait son compagnon de route (qu’elle surnommait pourtant au début, avec autant de sarcasme, voorzitterke – petit président) était insupportable aux yeux de la hiérarchie anversoise du parti.

Ses obsèques furent à nouveau un coup dur pour le cordon sanitaire, dans la mesure où elles étaient devenues la scène d’une réconciliation symbolisée non seulement par la présence de centaines de citoyens qui n’étaient pas spécialement des sympathisants du VB, mais aussi et surtout par le discours poignant de Bart De Wever. C’était lui qui l’avait un jour convaincue d’entrer en politique. Alors que la N-VA n’en était qu’à ses balbutiements, elle posait sur des affiches électorales avec Bart De Wever à Anvers. Seul Geert Bourgeois était parvenu à obtenir un siège à l’époque. Le reste n’est que littérature.

Cette présence massive des citoyens et le discours de De Wever n’étaient pas les seules déchirures dans le cordon sanitaire qui entourait le Belang. La presse flamande est demeurée correcte, sereine, voire conciliante. Le drame personnel de Marie-Rose y était pour beaucoup. Le fait qu’elle mettait en lumière les luttes internes entre la tête et les ailes du parti aussi, évidemment. Dans la presse flamande, le respect pour une femme politique décédée des suites d’une terrible maladie primait sur ses orientations politiques. Quant à la presse francophone, RTBF en tête, elle a continué à utiliser, malgré les événements, des termes aussi grossiers que extrémiste, fasciste, xénophobe, populiste, etc.

La bienveillance de la presse flamande a poussé Jean-Pierre Rondas à pressentir, dans le Morgen, que « nous voyons arriver la fin cette tragédie publique qu’est le cordon sanitaire. Ce concept idéologique justifié par des sophismes et orienté contre un quart de la population. Cette protection contre la contagion d’idées politiques, comme on se protège face aux bacilles ou à la vermine. Je pressentais que ces obsèques allaient peut-être mettre à mal cette doctrine. »

En ce sens, il est vrai que Morel n’était pas l’arme secrète de De Wever, mais plutôt celle de ce que De Wever appellerait plus tard le grondstroom, le courant idéologique dominant. Celui d’une Flandre de centre-droite décomplexée qui s’en fiche du politiquement correct et des moralisateurs. Guy Verhofstadt avait déjà compris, au début des années 1990, que ce courant n’était pas une fiction. Yves Leterme se nourrissait de ce courant, et Bart De Wever, premier ministre de l’ombre, aime encore recourir à cette image.

Cinq ans plus tard, ce courant dominant a été converti par la N-VA en projet politique : la coalition suédoise. On ne peut que deviner ce que Marie-Rose Morel en aurait pensé. Son père, qui fut jadis président du CPAS de la commune – encore autonome – de Merksem, a suivi le mouvement de réconciliation lancé par De Wever à la cérémonie d’enterrement. Il siège aujourd’hui au CPAS d’Anvers pour la N-VA et est devenu directeur du think tank économique flamand Vives de la KUL.

La mère de Marie-Rose, Myriam Vanloon, poursuit implacablement sa lutte pour ses petits-enfants. À la suite de procédures violentes imposées par leur ex-beau-fils lors du divorce, les parents de Marie-Rose Morel ont perdu le droit de voir leurs deux petits-enfants, les enfants de Marie-Rose. Que les tribunaux peuvent être froids et dupes, dans ce pays…

Cinq ans plus tard, nous vivons quasiment dans un autre pays. Un pays sans Marie-Rose. Sa lutte contre ce cordon immoral a poussé des masses de citoyens dans les bras de la N-VA. Le paysage politique a été redessiné. Dans quelle mesure la Belgique sera-t-elle redessinée ? Comment la N-VA gérera-t-elle l’héritage de Marie-Rose ?

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