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Ukraine: un agriculteur flamand se retrouve avec 800 tonnes de céréales sur les bras
17·08·22

Ukraine: un agriculteur flamand se retrouve avec 800 tonnes de céréales sur les bras

Temps de lecture : 3 minutes Crédit photo :

Photo by Sean Paul Kinnear on Unsplash

Auteur
Guilhem Lejeune
Traducteur Guilhem Lejeune

Lorsque la guerre a éclaté en Ukraine, Christof Conings, émigré originaire de Maasmechelen, craignait surtout pour sa récolte. Cinq mois après le début des hostilités, le problème auquel il est confronté est tout autre. « La récolte a été exceptionnelle, mais impossible d’exporter mes céréales. »

À 49 ans, voilà plusieurs années que Christof Conings est à la tête d’une exploitation agricole à Loutsk, une ville de taille moyenne au nord-ouest de l’Ukraine. « À part les bombardements qui ont frappé l’aéroport militaire situé à proximité, au début de la guerre, les choses ont été calmes dans la région : la vie suit son cours habituel », explique l’agriculteur. Originaire de Maasmechelen, il cultive des céréales et du soja sur près de mille hectares de terrain à Loutsk. « Nous avons fait une bonne saison. Comme j’avais déjà acheté les engrais et les pesticides nécessaires avant le début de la guerre, l’exploitation n’a jamais cessé de tourner. Et puis, les ouvriers agricoles sont exemptés de conscription pour éviter de mettre à mal la production alimentaire. »

Les greniers à blé visés par les Russes

Christof Conings a commencé la récolte il y a deux semaines environ : elle atteint désormais pas moins de 800 tonnes. « Les silos sont pleins à craquer, ça a été une année exceptionnelle. Le principal problème, maintenant, c’est de faire sortir toutes ces céréales du pays. Je ne trouve pas un seul chauffeur qui accepte de se rendre en Pologne. »

L’élan de solidarité pour l’Ukraine n’est pas un sprint, mais un marathon

Auparavant, cet entrepreneur desservait avant tout le marché intérieur. Mais le cours des céréales s’est effondré en Ukraine. « En Pologne, on me paie le triple pour un kilo de blé. Si je vends mes produits au niveau local, je suis quasiment en perte. » Le Limbourgeois estime que si les prix sont si bas, c’est en raison de la menace russe. « Poutine ouvre régulièrement le feu sur des greniers à blé. Comme ils font des cibles faciles, personne ne se risque à constituer des stocks importants. Sans compter qu’en raison de la fermeture des ports, il reste énormément d’excédents de la récolte précédente. »

Impossible de faire confiance aux routiers ukrainiens

Christof Conings trouve dans le marché polonais un débouché intéressant. Moins de deux cents kilomètres séparent Loutsk de la frontière, mais l’agriculteur ne trouve aucun chauffeur disposé à entreprendre la traversée. « Ce n’est pas le danger qui les dissuade, mais la perspective de passer sept jours à faire la file. Aux postes de douane, l’attente est interminable. J’ai déjà contacté des centaines de chauffeurs, mais personne n’est partant. C’est incompréhensible. Je propose un salaire qui équivaut à 1 500 euros par mois, ce qui est très convenable pour les normes ukrainiennes. Pour vous donner un ordre de grandeur : jusqu’à récemment, mon comptable touchait environ cinq cents euros par mois. Et on ne peut pas dire qu’il gagnait mal sa vie. »

« Si la solidarité avec l’Ukraine est si grande, pourquoi l’Union européenne n’ouvre-t-elle pas temporairement ses frontières aux exportations ?  »

L’entrepreneur originaire de Maasmechelen brosse un portrait peu reluisant de l’éthique professionnelle des Ukrainiens. « Impossible de leur faire confiance. Quand ils sont payés à l’heure, les chauffeurs poireautent éternellement dans la file à la frontière. Ils revendent leur place après quelques jours pour ensuite retourner en queue de peloton. Dans ce pays, il faut promettre au routier qu’il touchera une partie des bénéfices, faute de quoi la cargaison n’arrive jamais à bon port. Mais même ainsi, je ne trouve personne. Mon permis de conduire est malheureusement périmé — sinon, ça fait bien longtemps que j’aurais pris un de mes deux camions pour aller en Pologne moi-même. »

Aux yeux du Limbourgeois, l’Europe pourrait en faire davantage. « Si la solidarité avec l’Ukraine est si grande, pourquoi l’Union européenne n’ouvre-t-elle pas temporairement ses frontières aux exportations ? Ça nous permettrait d’éviter ces embouteillages monstrueux. »

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Le temps presse

L’horloge tourne pour Christoph Conings : à la fin du moins, c’est la récolte du soja qui débutera. « Il faudra faire de la place dans les silos. Si je ne trouve vraiment aucune autre solution, je serai forcé de vendre mes céréales sur le marché ukrainien. Mais j’y laisserai des plumes et ce sera très difficile sur le plan financier. »

Malgré le ralentissement économique, il n’envisage pas de déménager. « Rentrer en Belgique ? Les paysans y ont autant de problèmes à cause du décret “azote”. Et puis, personne ne voudra reprendre ma société en pleine guerre. C’est tout le contraire : je reçois sans cesse des offres de rachat de petites entreprises — bien en dessous du prix du marché. Ma femme et moi resterons à Loutsk : nous y avons bâti toute notre vie. »

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Quant à savoir si Jonas, son fils de 10 ans, pourra retourner à l’école en septembre, rien n’est moins sûr. « Avec le coronavirus et la guerre, ça fait déjà trois ans qu’il a cours à distance. Alors que c’est un garçon qui a besoin de structure. Pour l’instant, on nous dit que les écoles rouvriront le 1er septembre, mais ça peut changer du jour au lendemain. Peut-être que Jonas finira par faire sa rentrée à Louvain, en logeant chez ses grands-parents le temps qu’il faudra. »

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