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17 septembre 2015

De la drogue en bouteille

Temps de lecture: 4 minutes
Bart Aerts
Auteur
Traducteur Sebastien Cano

Aujourd’hui s’ouvre le premier procès contre une bande impliquée dans le trafic de GBL. Je vous vois écarquiller les yeux : « GB-quoi ? » « Une mode à la fois horrible et alarmante », explique un enquêteur de la police judiciaire fédérale. J’ai voulu en savoir plus.

Bart Aerts est journaliste pour Terzake, l’émission dans laquelle son reportage a été diffusé le 14 septembre.

Toujours selon la police, il s’est très vite avéré que le milieu de la nuit est inondé de GBL, au propre comme au figuré. Le GBL (gamma-butyrolactone) est un produit chimique utilisé de longue date, par exemple pour effacer les graffiti ou nettoyer les jantes de voiture. Mais les toxicomanes en consomment de plus en plus, mélangé ou non avec un soda ou de l’alcool. Avec toutes les conséquences que cela suppose.

Un décapant pour peinture

Tapez « GBL avant et après » dans Google et vous tomberez sur une série d’images en deux volets. À gauche, une jeune Anglaise resplendissante. À droite, la même jeune femme après des années de consommation – ou devrait-on dire d’abus – de GBL. Les ex-usagers font état de gencives qui se décollent, de dents qui tombent, d’une déformation du visage… Et les travailleurs sociaux évoquent des tendances au suicide et le regroupement d’usagers devenus incapables de vivre en société.

À l’origine, le GBL sert à nettoyer les jantes des voitures et à effacer les graffiti et la peinture. Mais pour les fabricants de drogues, c’est également un ingrédient du GHB : une drogue liquide composée de GBL, d’eau distillée et de déboucheur pour canalisations. De nombreux usagers commandent les ingrédients en ligne, ou les achètent simplement dans un magasin de bricolage. Ensuite, ils « fabriquent » la drogue dans leur cuisine. Mais la police a découvert que de plus en plus souvent, les toxicomanes boivent du GBL pur, sans le transformer en GHB.

Le « buveur de GBL » moyen a entre 20 et 45 ans. Les usagers sont des hommes à 75%. Et la substance tourne surtout dans le milieu de la nuit. Le GBL est souvent introduit dans les boîtes de nuit dans de petites bouteilles de Flügel, dont le volume du bouchon équivaut à une dose, soit un peu plus d’un millilitre. Les usagers le mélangent souvent à des sodas ou à de l’alcool. Sous l’influence de certaines enzymes, notre organisme métabolise le GBL en GHB, la drogue utilisable. Le corps comme laboratoire, pour ainsi dire. Les effets sont comparables à l’ivresse de plusieurs verres d’alcool.

Un remède miracle

Mais en buvant du GBL, on ingurgite également de l’acétone et du toluène, qui peuvent provoquer des brûlures dans l’œsophage. Et si la prise ne se limite pas à un seul millilitre, on risque l’overdose. De toutes les drogues au monde, le GBL est celle qui connaît la limite la plus étroite entre griserie et coma, entre dose euphorisante et overdose.

En Belgique, pas une semaine ne passe sans que des usagers atterrissent aux urgences après une overdose. La respiration et les battements du cœur sont perturbés. Les médecins commencent alors par stabiliser le patient jusqu’à ce que les effets du produit disparaissent. Mais souvent, les patients disparaissent eux aussi. Car en se réveillant, ils souhaitent rentrer chez eux le plus vite possible. Souvent en raison d’un besoin impérieux de consommer à nouveau. Et en l’absence d’une assistance médicale apportée à temps, l’overdose entraîne le décès.

Pour le reportage de Terzake, j’ai rencontré Renee Kelder à Amsterdam. Elle a été dépendante aux drogues pendant six ans et consommait notamment du GBL. Au début, elle considérait ce produit comme la recette miracle du bonheur. Mais elle a vite découvert le revers de la médaille : brûlures à l’œsophage et psychoses. Récemment, les autorités sanitaires belges ont encore tiré la sonnette d’alarme sur les conséquences de la consommation de GBL. Renee est heureusement parvenue à décrocher. À présent, elle espère aider d’autres usagers à se désintoxiquer en donnant des conférences et en intervenant dans les médias.

En toute légalité

Le succès inquiétant du GBL s’explique en grande partie par la facilité à se le procurer. Étant donné qu’il s’agit à la base d’un produit de nettoyage, on peut le commander en ligne sans aucun problème et en toute légalité. Deux jours plus tard, le paquet est livré à domicile le plus simplement du monde : nous avons fait le test. D’ailleurs, il est frappant de constater que les sociétés qui commercialisent le GBL vantent la pureté de leur produit sur Internet : jusqu’à 99,99 % ! Une publicité qui, aux yeux de la police, trahit les intentions malveillantes des producteurs et des revendeurs. Car comme produit de nettoyage, un degré de pureté de 60 % suffit pour obtenir des effets optimaux. Mais s’il est destiné à être bu, il peut – ou doit – être encore plus pur…

Les différentes enquêtes en cours en Belgique ont révélé que l’année dernière, au moins 3000 litres de GBL ont été introduits sur le territoire. Les années précédentes, il n’était question que de 60 litres en moyenne. La progression est donc fulgurante.

Le GBL se distingue des drogues classiques telles que la cocaïne et l’héroïne par un détail non négligeable : il n’est pas réglementé et donc totalement légal. Ce qui rend la lutte contre ce phénomène d’autant plus difficile pour la police et la justice. Les autorités de Gand ont trouvé une parade : elles cherchent d’autres drogues afin de pouvoir pénaliser les producteurs ou les dealers. Ou elles poursuivent les « actes préparatoires ». Concrètement, cela signifie que lors d’une perquisition, si la police découvre du matériel utilisé pour la production de stupéfiants sans pour autant trouver de drogues à proprement parler, les « actes préparatoires » sont punissables.

Cela étant, il serait tout de même bien plus aisé de lutter contre la vente et la consommation de GBL au moyen de règles spécifiques. Et de préférence au niveau de l’Union européenne. Mais l’Europe ne souhaite pas criminaliser le GBL précisément en raison de son utilisation très répandue comme produit de nettoyage. À croire que les effets dévastateurs de la consommation de GBL ne suffisent pas à inciter le législateur à passer à l’action…

Article en V.O. sur Deredactie.be

Traduit du néerlandais par Sébastien Cano

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