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Se moquer des accents étrangers : une pratique d’un autre âge
06·12·21

Se moquer des accents étrangers : une pratique d’un autre âge

Frank D’Hanis est philosophe et spécialiste en communication.

Temps de lecture : 2 minutes Crédit photo :

(cc) Pixabay

Alors que le débat autour de la figure de Père Fouettard fait de nouveau rage, d’autres questions émergent autour de cette joyeuse tradition qui ravit chaque année nos chérubins. Parmi celles-ci : comment justifier qu’en 2021, une série télévisée comme « Dag Sinterklaas » (diffusée sur la chaine Ketnet, ndlr) ose encore demander à des acteurs –flamands jusqu’au bout des ongles – de prendre un accent espagnol grotesque et choisisse ainsi d’instiller toute sorte de stéréotypes dans l’esprit de nos enfants ?

En 2009, j’ai participé à une émission pour une station de radio locale dans laquelle j’incarnais un personnage à l’accent italien très prononcé. Alors que je trouvais hilarant à l’époque de parler un néerlandais approximatif truffé de « bolognese » et de « pantaloni », je n’arrive plus à en rire aujourd’hui. Pire, je trouve cette attitude consternante, et même un peu problématique. Qu’est-ce qui a changé ?

Ces dernières années, beaucoup se sont émus de la situation de communautés qui ne bénéficiaient jusqu’alors que d’une très faible considération. Du jour au lendemain, il n’était plus acceptable que des hommes grimés de noir fassent mine de jeter de vilains garnements dans des sacs en toile de jute. Une bonne chose, selon moi. Cet éveil de conscience modifie notre rapport au monde, par les images et les représentations qu’on s’en fait – et donc aussi notre regard sur la façon dont s’expriment les uns et les autres.

« Au-delà du fait que le racisme anti-asiatique ne soit pas assez pris au sérieux, une telle parodie réduit la langue d’autrui à une caricature ».

Cette année, la production de la célèbre série flamande « Thuis » a dû présenter des excuses publiques à la suite d’une plaisanterie sur les Asiatiques, dont la prononciation du « r » avait été ouvertement moquée (« flietjes » au lieu de « frietjes »). Au-delà du fait que le racisme anti-asiatique ne soit pas assez pris au sérieux, une telle parodie réduit la langue d’autrui à une caricature.

À l’inverse, lorsqu’une personne élevée dans un contexte multilingue s’exprime volontairement avec un accent, c’est souvent très drôle et douloureusement juste. Prenons l’exemple d’Ali Wong, jeune femme sino-américaine qui joue le rôle d’une mère très stricte dans « Bienvenue chez les Huang », une série consacrée à la migration asiatique. À aucun moment, son personnage ne verse dans la parodie simpliste et les répliques prévisibles. Son jeu d’actrice donne une image détaillée et réaliste de la vie des Asiatiques tout juste arrivés en Amérique dans les années 1980-1990. Même si cette série contient aussi beaucoup d’autodérision, elle est avant tout un hommage à cette communauté.

Ce genre de réflexions culturelles, brillamment transposées à l’écran, soulignent à quel point les personnages de Conchita et Ramon de la série « Dag Sinterklaas » sont ternes et insipides. Saint-Nicolas vit en Espagne et est donc entouré d’hispanophones – jusque-là, l’idée n’est pas mauvaise. Mais ne pourrait-on pas donner ces rôles à des locuteurs natifs, qui pourraient également avoir leur mot à dire sur les personnages qu’ils interprètent ? De cette manière, nous arriverions sans doute à éviter les clichés ridicules et gênants qui font passer tous les Espagnols pour des amateurs de paella et de flamenco. Nous pourrons alors véritablement illustrer la splendeur du monde tel qu’il est, dans toute sa diversité.

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