Quand Josef Meerschman (78 ans) et Mieke Pieyns (58 ans) croisent des amis ou des connaissances dans « leur » rue, ils entendent souvent les mêmes justifications embarrassées : « C’était plus court par ici » ou « Ma voiture est garée de l’autre côté ». Le couple originaire d’Aalter en rit : il est propriétaire de toute la partie historique du passage Pieter Vanderdonckt. Et cette galerie gantoise, connue sous le nom de Glazen Straatje (« Passage de verre » en référence aux verrières de la galerie), est le haut lieu de la prostitution à Gand.
Josef Meerschman n’avait pourtant jamais imaginé devenir le bailleur de proxénètes et de prostituées. En 1985, lors d’une soirée, un ami architecte lui souffle qu’un bien exceptionnel est en vente à Gand. « À l’époque, seules deux femmes, qui s’appelaient toutes les deux Julia, y habitaient encore. Il ne restait que deux cafés et un tatoueur. »
Par héritage, la Glazen Straatje était tombée dans le giron d’une famille courtraisienne, peu encline à l’investissement. Sous sa toiture en tôles ondulées, la galerie était devenue un endroit sombre, aux boutiques désertées et aux vitres brisées. Ses principaux occupants étaient… des pigeons.
Malgré la décrépitude des lieux, l’entrepreneur d’Aalter est séduit par la façade néoclassique. Il débourse 4,25 millions de francs belges — l’équivalent aujourd’hui d’environ 260 000 euros — pour acquérir la majeure partie de la galerie. « Mon associé et moi voulions la restaurer pour y installer de petites boutiques et des cafés. Nous voulions lui rendre sa convivialité. »
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Son projet renouait avec la vision originelle de Pieter Vander Donckt. Au XIXe siècle, cet homme d’affaires gantois avait découvert à Paris un nouveau concept prometteur : la galerie commerçante couverte, reliant deux grandes artères sous une verrière. Il entendait séduire les flâneurs, les bohèmes et les citadins élégants arpentant les boulevards, figures d’une bourgeoisie triomphante, portée par l’essor de l’économie libérale et férue de luxe comme de mode.
Vers 1850, le passage Vanderdonckt ouvre ses portes non loin du quartier prospère de la gare au sud de Gand, la Zuidstation. La courte section de la Glazen Straatje donnant sur la Vlaanderenstraat ne sera construite qu’en 1886. Elle appartient désormais à une célèbre famille hôtelière.
Au départ, la haute société apprécie cette galerie baignée d’une lumière tamisée débouchant sur la Brabantdam. Avec le temps, cependant, les boutiques cèdent progressivement la place aux cafés, à des enseignes moins flatteuses : In Sottegem, In ‘t Blauw Tonneken, De Put ou encore De Justitiekelder. Lorsque la gare ferme définitivement en 1928 avant d’être démolie, le quartier tombe lui aussi en déclin.
La mauvaise réputation
Josef Meerschman ne ménage ni son argent ni ses efforts. Deux ans de travaux et 35 millions de francs belges — ce qui représenterait aujourd’hui près de 2,13 millions d’euros en tenant compte de l’inflation — sont nécessaires pour rendre à la galerie son lustre d’antan.
Mais très vite, il réalise qu’il a gravement sous-estimé la mauvaise presse dont souffrait le lieu. « À cause de sa réputation, la fréquentation était si faible que nos locataires n’arrivaient plus à payer leur loyer. » Publicités classiques, défilés de mode, débats le dimanche matin, réceptions, distribution gratuite de crêpes : rien n’y fait. Seuls les studios situés à l’étage et les deux locaux donnant sur la Brabantdam trouvent facilement preneur.
Au début des années 1990, l’ambiance du quartier n’arrange rien. La partie extérieure du passage Vanderdonckt comptait déjà plusieurs maisons de passe et, à l’angle de la Schepenenvijverstraat, se dressait le sulfureux Maxim’s, un club de strip-tease luxueux où régnait le gang de la « Bande du Milliardaire ». Traite des femmes, violences et corruption y étaient monnaie courante. Le journaliste Chris de Stoop en tirera un livre choc intitulé Ze zijn zo lief, meneer (« Elles sont si gentilles, Monsieur »).
La galerie rénovée pâtit directement de cette vie nocturne. La Ville refuse à Meerschman l’autorisation de fermer le passage le soir, alors que les services du patrimoine saluent la qualité de la restauration. « Nous avons été félicités pour notre rénovation. En 1990, le bâtiment a été classé au patrimoine architectural. »
La banque fait peu de cas de ce classement au patrimoine. Les échéances de l’emprunt continuent à tomber et, sans locataires, les rembourser devient impossible. L’entrepreneur renonce alors à son rêve de galerie commerçante et finit par accepter les propositions des exploitants de maisons closes, qui le sollicitent depuis un certain temps. « Cela ne demandait presque aucun aménagement : les anciens commerces étaient déjà transformés et bien équipés. »
S’il découvre alors l’univers de la prostitution, Josef Meerschman fixe d’emblée des règles claires à ses locataires. « Tout devait être parfaitement légal. La galerie devait être nettoyée régulièrement, les loyers payés correctement et il ne pouvait y avoir de nuisances nocturnes pour les occupants de mes studios. »
Même en gardant ses locataires sous contrôle, il essuie quelques déconvenues. Il ignorait notamment qu’à chaque reprise d’une maison de passe, des sommes importantes étaient versées pour le fonds de commerce. Beaucoup de ses premiers locataires ne restaient que quelques mois avant de céder leur établissement, avec une confortable plus-value, à de nouveaux exploitants.
Il garde finalement la galerie
Il y a peu, Josef Meerschman a envisagé de vendre la Glazen Straatje. Son associé lui avait cédé ses parts et il s’interrogeait sur l’avenir. « Après en avoir discuté avec mon épouse Mieke et nos enfants, j’ai décidé de ne pas vendre. C’est un bâtiment magnifique et important, mais difficile à vendre. Il a heureusement un bon rendement. »
Posséder une rue entière, c’est ne jamais en finir avec les travaux. Le couple prévoit des réparations sur la façade arrière ainsi que la construction de plusieurs studios modernes. « Aujourd’hui, les boiseries sont peintes en vert, mais elles étaient à l’origine bordeaux. Peut-être leur rendrons-nous un jour leur couleur d’origine. » Au quotidien, c’est surtout l’épouse de Meerschman qui gère la galerie. « Les principaux problèmes ne viennent ni des visiteurs ni des dames, mais des clochards à l’entrée et des déchets laissés. Les studios ont un prix attractif, mais je ne les loue pas à des femmes. En général, elles ne s’y sentent pas en sécurité. »
Il y a quatorze ans, le bourgmestre socialiste de l’époque, Daniël Termont, estimait pourtant qu’un quartier de prostitution n’avait plus sa place aux abords du quartier sud de Gand. « Si j’ai trouvé un emplacement pour un nouveau stade de football, je trouverai bien un endroit pour le quartier rouge », avait-il promis. Il n’en sera rien. Selon Josef Meerschman, cette déclaration visait surtout à apaiser les esprits. « Je n’ai jamais entendu parler d’un projet concret. Beaucoup de riverains ne supportaient plus les nuisances. Mais la plupart se sont installés ici alors que les lieux de prostitution existaient déjà. C’est d’ailleurs ce qui a fait baisser les prix de vente et les loyers. Au fond, la Glazen Straatje a été le meilleur investissement de ma vie. »
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