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Faut-il ou non boycotter le concours Eurovision en Israël ?

(cc) Wouter Van Vliet via Wikipedia

10 mai 2019

Faut-il ou non boycotter le concours Eurovision en Israël ?

Temps de lecture: 4 minutes

Alors que les violences entre Israël et Gaza connaissent provisoirement une accalmie, Tel Aviv s’apprête à accueillir le concours Eurovision de la chanson. Des voix venues de l’Europe de la culture s’élèvent pour boycotter le concours qui a lieu la semaine prochaine. Cela a-t-il a un sens ? « Des artistes qui se boycottent mutuellement, ça ne rime à rien. »

Le concours Eurovision de la chanson doit-il avoir lieu en Israël ? Depuis la victoire israélienne l’an passé, la question a régulièrement été soulevée dans de nombreux pays européens. Cette semaine encore, Johan De Poortere, ancien journaliste de la VRT, a lancé un appel en ce sens dans De Morgen du 7 mai : « Les radiotélévisions publiques européennes ont le devoir moral de s’insurger contre la ségrégation et l’hypocrisie d’Israël, qui cherche à se laver des affres de la discrimination et des crimes de guerre par la culture. »

La branche culturelle de l’interrégionale flamande du syndicat CGSP, représentée auprès du diffuseur public, demande aussi depuis un certain temps à la VRT de renoncer au concours. « Diffuser le concours Eurovision de la chanson n’est pas neutre », affirme Wies Descheemaker, secrétaire du syndicat au sein de la VRT. « Le concours se déroule dans un pays en guerre et est organisé par un des deux belligérants. » Par le passé, cette branche du syndicat a déjà souscrit à la campagne BDS (Boycott, désinvestissement et sanctions). « Si la VRT souhaite malgré tout diffuser le concours, elle doit au moins fournir des explications suffisantes sur le contexte dans lequel il se déroule », ajoute Descheemaker.

Ces dernières années, des musiciens tels que Roger Waters (Pink Floyd) ou Brian Eno, ou des réalisateurs tels que Ken Loach et Mike Leigh ont déjà appelé au boycott. Et l’an dernier, le musicien belge Daan Stuyven a cosigné une revendication similaire dans The Guardian, en compagnie de dizaines de personnalités internationales du monde de la culture. « La situation est absurde », insiste aujourd’hui Daan. « Je songe presque avec nostalgie aux années 1980 où il était normal de se dresser contre la ségrégation. Ou aux années 1960 durant lesquelles on a aboli le colonialisme, mus par un sentiment de honte collectif. Nous nous trouvons ici dans une situation encore plus intenable et la moindre velléité d’opposition est étouffée dans l’œuf. On peut remercier Macron d’avoir mis l’antisionisme sur le même pied que l’antisémitisme. »

Daan ne comprend d’ailleurs pas pourquoi Israël participe à ce concours. « Ce pays ne fait pas partie de l’Europe et il ne souscrit pas aux valeurs européennes. (Sur un ton véhément.) Il se situe à des kilomètres de nos valeurs démocratiques. Alors qu’est-ce qu’ils viennent encore faire dans ce concours ? Rien que ça, c’est une farce. »

Samedi dernier, le groupe d’action Palestina s’est réuni pour chanter sur l’Oude Markt de Louvain dans le but de promouvoir le boycott. On a pu entre autres y entendre Soldiers of Love de Liliane Saint-Pierre, ancienne candidate à l’Eurovision. « Les petits ruisseaux font les grandes rivières », commente la chanteuse. « Celles et ceux qui appellent au boycott le font avec de bonnes intentions. Je ne peux que me réjouir s’ils se sentent concernés par la paix. Ça prouve que nous ne nous préoccupons pas uniquement de ce qui se passe dans notre petit pays. Renoncer au concours ne serait donc pas une mauvaise décision. Mais c’est à double tranchant : on pénaliserait aussi un public qui n’a rien à voir là-dedans. »

« Tout le monde a le droit de boycotter un événement pour des raisons politiques », souligne David Van Ooteghem, l’animateur de Radio 2 qui commentera sur les ondes la finale du concours en compagnie de Showbizz Bart. « Mais il vaut alors mieux le faire de façon réfléchie, par exemple en boycottant les produits des colons de Cisjordanie. Des artistes qui commencent à se boycotter mutuellement, à quoi ça rime ? » Van Ooteghem, dont le partenaire est d’ailleurs israélien, estime en outre qu’un boycott ne touchera pas le pays. « Comme le disait l’écrivain disparu Amos Oz : “Les Israéliens pensent déjà de toute façon que le monde est contre eux.” Le fait que des artistes tournent le dos au concours Eurovision n’affectera pas la politique du pays. »

« Respecter les règles du jeu »

Selon Raf Van Bedts, ancien rédacteur en chef du site eurosong.be, concours Eurovision et politique ne devraient tout simplement pas être liés. « On dit souvent que la musique jette des ponts. Jusqu’au jour où la victoire d’un pays peut prêter le flanc aux réactions politiques, et suscite dès lors des critiques. Généralement en provenance de personnes qui n’ont rien à voir avec l’Eurovision, ou qui ne veulent pas en entendre parler. »

Van Bedts pointe aussi la responsabilité de l’European Broadcasting Union (EBU) qui organise le concours. « Leur règlement stipule qu’une chanson ne peut pas avoir de paroles connotées politiquement. Pourtant, lorsqu’un pays tente de passer outre à cette interdiction, ils ne réagissent pas avec assez de fermeté. En 2016, l’Ukraine a gagné avec une complainte évoquant l’arrière-grand-mère de la chanteuse qui, en tant que Tatare de Crimée, avait subi les exactions des Russes. Strictement parlant, ce texte ne respectait pas le règlement. Mais il faut avouer que si la Russie avait proposé une chanson de ce genre, alors là ça aurait fait du bruit. »

De plus, l’organisation du concours par Israël est une conséquence logique du jeu, fait remarquer Van Ooteghem. « Si l’on autorise un pays à participer, il faut aussi accepter qu’il puisse gagner, et être organisateur l’année suivante. Ce sont les règles du jeu. »

Au final, la semaine prochaine, on pourra bien regarder le concours Eurovision sur la VRT. « Nous nous alignons sur la position de l’EBU qui organise le concours », déclare Hans Van Goethem, porte-parole de la VRT. « Un événement musical n’adopte aucune position politique, mais cherche juste à rassembler les gens, autour de la musique. »

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