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Comparaison aux années 1930: la tentation du simplisme historique

(cc) Torange

14 janvier 2020

Comparaison aux années 1930: la tentation du simplisme historique

Dirk Rochtus est professeur en politique internationale et histoire de l’Allemagne à l’Université de Louvain (KU Leuven).

Temps de lecture: 3 minutes

Rares sont les Allemands qui comparent notre époque aux années 1930. Ce qui caractérisait cette décennie, en effet, c’est que le pouvoir était aux mains des national-socialistes, en Allemagne, et de mouvements ou de régimes fascistes dans d’autres pays d’Europe. Demandez à un Allemand d’établir un parallélisme historique : pour lui, l’époque actuelle évoque bien moins les années 1930 que les années 1920, ces années où une crise politique, économique et culturelle a ouvert la voie à la prise de pouvoir (Macthergreifung) par Hitler en 1933. Celle-ci a en effet sonné la chute de la République de Weimar, mais aussi, plus généralement, le naufrage de la société civile allemande.

Si pour les Belges, l’actualité évoque plutôt les années 1930, c’est bien sûr en raison de la crise qui frappait à l’époque le système parlementaire, sans que jamais les partis d’extrême droite, VNV et Rex, ne soient assez forts pour l’éliminer. En effet, il faudra finalement un facteur externe pour y mettre (temporairement) fin, à savoir l’invasion des troupes de l’Allemagne nazie.

Les grands courants idéologiques

Selon Karl Marx, l’histoire se répète, « d’abord  comme une tragédie, ensuite comme une farce ». Or même lorsque l’histoire ne se répète pas, nombreux sont ceux qui ont le réflexe de comparer les tendances actuelles aux événements historiques. Alors qu’une nouvelle décennie s’annonce, la tentation est encore plus forte de lire l’actualité à la lumière de ce qui affleurait à la surface il y a exactement cent ans.

À gauche comme à droite certains tentent de bricoler le capitalisme, sans parvenir à en éliminer l’effet clivant

Dans un éditorial du mensuel allemand Cicero, intitulé « 1920er-Jahre reloaded ?  » le journaliste et auteur allemand Matthias Heitmann se demande pourquoi tant de gens s’obstinent à voir émerger « un nouveau Hitler » ou à déceler « les prémices d’une renaissance du fascisme » dans les lignes de fracture ou les changements observés aujourd’hui en Europe et dans le monde. Pour lui, ce qui caractérise les années 1920, c’est le conflit entre les grands courants idéologiques (d’un côté, le communisme, et de l’autre, le fascisme et le national-socialisme) qui remettaient en cause un monde occidental fondé sur l’économie capitaliste. De nos jours, aucune grande confrontation de ce type n’existe. Comme aurait pu le dire le philosophe flamand Ludo Abicht, ces grands courants font aujourd’hui défaut. On constate bien une certaine polarisation, de nos jours, mais elle traduit plutôt l’existence de conceptions du monde fragmentées. À gauche comme à droite, certains tentent de bricoler le capitalisme, sans parvenir à remédier à cette fragmentation. Ou serait-ce le mouvement pro-climat qui, en s’articulant sur une critique fondamentale du capitalisme, se mue en « grand courant idéologique » ?

L’esprit de liberté

Pour Heitmann, cette tendance à se tourner aujourd’hui vers les années 1920 (ou vers les années 1930, en Belgique) traduit l’absence de solutions porteuses d’une vision d’avenir en réponse aux interrogations et aux problèmes du moment, faute de grands courants idéologiques présentant une conception à la fois universelle et cohérente du monde.

Rarement nos sociétés occidentales ont-elles été plus qu’aujourd’hui soumises à l’État et fondées sur l’interdit

Peut-on dès lors comparer les tensions et les mouvements de révolte actuels aux tendances analogues des années 1920 ? Pour Heitmann, la réponse est négative. À ses yeux, ce qui a « donné des ailes » aux années 1920, c’est un esprit de liberté (ne parle-t-on pas des « roaring twenties » ?). « L’émergence du fascisme doit également être vue comme une réaction à cette mouvance anarchiste et à une certaine dynamique de perte de racines, propre aux temps modernes », ajoute-t-il. Aujourd’hui, c’est le contraire. Heitmann le dit sans ambages :  Selten waren westliche Gesellschaften staatshöriger und verbotsorientierter als heute (‘Rarement nos sociétés occidentales ont-elles été plus qu’aujourd’hui soumises à l’État et fondées sur l’interdit.)

La révolte contre les élites

Là où, dans les années 1920, les grands courants idéologiques se frayaient un chemin vers le pouvoir pour mieux étouffer cet esprit de liberté, nous sommes aujourd’hui, selon Heitmann, face à « une révolte démocratique portée par des masses jusqu’ici « non entendues » parce que souvent silencieuses. » Cette révolte « contre le despotisme d’élites de plus en plus coupées du monde » peut prendre de nombreuses formes tant à gauche qu’à droite, depuis les gilets jaunes en France jusqu’aux Brexiteers en passant par la révolte des jeunes au Chili et à Hong Kong.

Cette révolte « contre le despotisme d’élites de plus en plus coupées du monde » peut prendre de nombreuses formes

Les élites qualifient souvent ce mécontentement de « populiste » ou de « nationaliste ». Pour Heitmann, cette attitude traduit « une appréciation dangereusement erronée, mais également une prise de position élitiste contre la diversité intrinsèque sans laquelle aucune démocratie ne saurait exister ».

Heitmann se montre cependant optimiste, parce que l’esprit de liberté s’attaque au paternalisme et à l’absence de contrôle démocratique sur les élites. De même, nous vivons aujourd’hui, d’après lui, dans un monde bien facile à vivre qu’hier, grâce aux progrès réalisés dans les domaines « de la médecine, des technologies et de la protection de l’environnement ». En suivant son raisonnement, rien n’autoriserait de comparer notre époque aux années 1920 ou 1930.

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