Pink Lady, la pomme pourrie du libre-échange

10 juin 2016 | Auteur : | Traducteur : Fabrice Claes | Temps de lecture : 2 minutes

Qui n’a pas entendu parler de la Pink Lady ? Ces pommes plus brillantes qu’un smartphone, vantées par la grande majorité des supermarchés, sont un vrai délice. Si leur peau est sans tache, on ne peut pas en dire autant des structures nécessaires à leur acheminement vers nos contrées. En effet, avant d’atterrir dans vos estomacs, ce fruit sucré a dû parcourir des milliers de kilomètres à travers les océans. Pourtant, il n’y a pas moins exotique qu’une pomme. On en cultive ici aussi, chez nous, dans le Limbourg. En consommant des Pink Lady plutôt que des pommes locales, nous scions la branche sur laquelle nous sommes assis.

Pour mûrir, la Pink Lady a besoin de beaucoup de soleil. On en cultive par exemple en Nouvelle-Zélande, en Afrique du Sud ou au Chili. L’an dernier, la Belgique a importé 149 961 tonnes de pommes, pour une valeur proche des 125 millions d’euros. À la même période, nous avons exporté encore plus de pommes, 235 583 tonnes, pour une valeur de 124 millions d’euros. Faites le calcul : combien cela nous rapporterait-il de manger davantage nos propres pommes ?

C’est absurde d’un point de vue économique, mais il y a plus grave. Écologiquement, l’importation de fruits cause des dégâts considérables. Nous savons que les bateaux et les avions produisent 8 pour cent des émissions mondiales de CO2. En consommant nos propres pommes, nous réduisons les émissions de gaz carbonique, et il y a peu de raisons de ne pas le faire.

La principale raison qui nous pousse à importer des pommes est liée aux saisons. En Belgique, la récolte des pommes ne peut se faire que dans les derniers mois de l’année. Il est en effet difficile de trouver des pommes belges fraîches et juteuses au printemps et en été. Si nous importons des pommes de l’hémisphère sud surtout à cette période-là, c’est parce que les saisons y sont inversées par rapport à l’hémisphère nord. L’argument se tient, mais les alternatives sont nombreuses.

Les techniques modernes de conservation permettent de stocker facilement des pommes pendant plusieurs mois. Le processus est certes énergivore, mais il est moins polluant que le transport aérien ou maritime. Autre solution, plus drastique celle-là : ne pas manger de pommes hors saison, ou consommer uniquement celles qui se conservent mieux. Les pommes ne sont pas indispensables à notre régime alimentaire, et la demande crée l’offre. Par exemple, nous ne mangeons des mandarines qu’en hiver car il n’y en a pas le reste de l’année.

Les saisons ne sont du reste pas la seule raison du succès des Pink Lady. Il s’agit avant tout d’une entreprise en pleine croissance qui envahit petit à petit notre marché. L’an dernier, la Jonagold, une des pommes belges les plus connues, dominait encore le marché avec des parts de 43 pour cent. Ceci dit, elle perd du terrain chaque année, tandis que la Pink Lady a plus que doublé ses parts de marché depuis 2008 pour atteindre 21,3 pour cent en 2015. Si cette évolution persiste, les fruiticulteurs belges perdront leur leadership dans leur propre pays.

Nous y voyons un symptôme de la mondialisation galopante. On ne parle plus de valeurs, mais de profits. Manger des Pink Lady nuit à notre économie nationale, mais aussi à notre climat. Il est temps d’inverser la tendance. Nous avons besoin d’un gouvernement qui favorise un marché équitable et qui nous défend face aux gros pollueurs. Il faut changer les mentalités afin de ne plus dépendre entièrement des grosses entreprises, car il n’y a pas que la Pink Lady qui gagne du terrain. Le phénomène est le même dans tous types de marchés, qu’il s’agisse de fruits ou de sucre. Ce n’est pas qu’une question de choix des pommes que nous mangeons. La vraie question, c’est celle du choix du monde dans lequel nous voulons vivre et dans lequel nous voulons voir grandir nos enfants et petits-enfants.

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Traducteur : Fabrice Claes
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Date de publication : 08/06/2016
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