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30 août 2018

« Madame Flandre » aide les francophones à mieux comprendre leurs compatriotes flamands

Le 22 août dernier, paraissait dans BRUZZ une interview de notre Rédactrice en chef Joyce Azar, où elle présente DaarDaar et évoque son travail, ses origines et ses ambitions.

Elle se décrit volontiers comme une « Flamande bruxelloise francophone ». Pourtant née à Beyrouth, Joyce Azar (40) s’est donné pour mission de rapprocher Flamands et francophones. Comment ? En contribuant notamment au projet DaarDaar, un site Web qui propose gratuitement, depuis trois ans déjà, « le meilleur de la presse flamande » en français, et dont elle est la co-fondatrice.

Un aperçu de l’offre de DaarDaar de la semaine écoulée : un article sur une agression homophobe à Anvers paru dans le quotidien De Standaard, une exposition de photographies de cafés populaires, l’éditorial de Jan Segers du quotidien Het Laatste Nieuws sur l’interdiction des smartphones à l’école ou encore quelques mots d’explication sur l’expression néerlandaise « komkommetijd ».

D’où vous est venue l’idée de fonder un site comme DaarDaar ?
Joyce Azar : C’est Vincent Laborderie, un politologue français de l’UCL, qui l’a un jour suggérée. Il s’intéressait à la vie politique en Flandre et voulait présenter l’actualité flamande en français, à destination d’un public francophone. Un peu à la manière d’un Courrier International, mais à l’échelle nationale. Il est alors entré en contact avec moi par l’intermédiaire de Flandre Info, le site francophone de la VRT (service public de radio et de télévision de la Communauté flamande, ndlr) pour lequel je travaille. J’ai d’emblée été très enthousiaste, même si la question du bénévolat a immédiatement été évoquée. Moins d’un an plus tard, Vincent a décidé de quitter l’aventure. J’ai quant à moi poursuivi le projet, auquel je consacre quelques heures de mon temps chaque jour, depuis près de quatre ans maintenant. C’est un peu mon bébé.

Les médias francophones accordent davantage d’attention à l’actualité flamande qu’auparavant, mais cette attention reste encore très faible, et se limite le plus souvent aux sorties de la N-VA ou de Bart De Wever. Or, ces sujets sont très loin de monopoliser l’actualité du nord du pays, où il se passe beaucoup d’autres choses. Le constat vaut aussi pour les médias flamands et leur couverture de la Belgique francophone.

Comment décririez-vous DaarDaar ?
J.A. : DaarDaar propose le meilleur de la presse flamande en français. Par manque de moyen, nous ne pouvons hélas faire traduire qu’un seul article par jour. La sélection est donc minutieuse : je parcours les sept grands journaux flamands, en plus des blogs et des sites web tels que BRUZZ, Newsmonkey, De Wereld Morgen ou Doorbraak. Une fois le texte traduit, je choisis également le titre.

Le site propose une véritable vue d’ensemble, nous publions des articles de journaux et des sites web qui couvrent tout le spectre politique. Nous essayons de cette façon d’informer le public francophone sur ce qui se passe en Flandre, tant sur le plan politique que culturel et social. Nous publions également de nombreux articles d’opinion et des analyses. En plus des sujets d’actualité qu’ils mettent en avant, ces articles apportent une lecture différente, un regard flamand sur l’actualité belge ou internationale que la partie francophone ne connaît pas ou ne partage pas. Les éditoriaux de BRUZZ leur permettent par exemple de connaître l’opinion des Flamands de Bruxelles, qui est souvent bien différente de celle des autres Bruxellois.

En quoi les positions des uns et des autres sont-elles si différentes, en dehors évidemment des questions linguistiques ?
J.A. : Dans le domaine de la mobilité, j’ai le sentiment que les Flamands ont une longueur d’avance sur les francophones. Ils se montrent par exemple beaucoup plus critiques face à l’immobilisme politique en matière de mobilité durable. Mais les choses changent progressivement de l’autre côté de la frontière linguistique, et les francophones sont aujourd’hui plus attentifs aux critiques qui sont émises sur la mobilité à Bruxelles.

 « Bruxelles reste pour moi une ville majoritairement francophone. J’aimerais que le bilinguisme y soit plus présent. » 

Vous êtes arrivée en Belgique à la suite d’un concours de circonstances. Pourquoi êtes-vous à ce point attachée aux dissensions linguistiques de ce pays ?
J.A. : J’aime qu’on me pose cette question. J’en retire même une certaine fierté. On parle beaucoup d’intégration – un mot que je déteste. J’ai néanmoins le sentiment d’être parfois plus belge que certains de mes compatriotes, car je connais bien les deux côtés du pays. Je suis née au Liban. La guerre civile nous a poussés à quitter le pays alors que j’étais encore très jeune. Nous sommes arrivés à Anvers, où je suis allée dans une école francophone. Mes parents ont appris le français au Liban, et voulaient pouvoir comprendre nos leçons et nos devoirs. Je n’ai commencé à apprendre le néerlandais de manière intensive que vers l’âge de douze ans. Ma voisine était aussi ma meilleure amie, elle ne pipait pas un mot de français ! (rires) Je me suis alors efforcée de parler davantage le néerlandais. J’ai beaucoup lu en néerlandais dans ma jeunesse, dont tous les Kiekeboes (Fanny et Cie, ndlr) et les traductions néerlandaises des livres de Roald Dahl.

Je crois donc que cet intérêt a un lien avec mes origines. Je viens d’un pays ravagé par la guerre civile, dont la population a elle aussi été déchirée, non pas par des dissensions d’ordre linguistique, mais par la religion. Ces discordes ont toujours dépassé mon entendement. Comment les gens en viennent-ils à se détester à ce point ? Toute proportion gardée, et sans vouloir dresser le moindre parallèle, la haine est aussi présente en Belgique. Pas de la même manière, et sans s’exprimer par les armes, mais elle est bien réelle.

Les Flamands et les Wallons sont certes très différents, mais ils ont aussi beaucoup en commun. Beaucoup plus que nous ne le pensons. L’humour, par exemple. Dans ma chronique radio à la RTBF, j’ai un jour parlé de l’émission télévisée Taboe (émission sur les limites de l’humour, présentée par l’humoriste flamand Philippe Geubels, ndlr). Je suis convaincue que les francophones l’apprécieraient aussi. Cet humour, typiquement belge, se retrouve des deux côtés de la frontière linguistique. Il serait en revanche peut-être moins bien compris ou accepté par les Français, par exemple.

En vérité, je ne connais pas très bien la Wallonie. J’ai grandi en Flandre, où j’ai encore énormément d’amis, même si je vis à Bruxelles depuis vingt ans. Je travaille ici pour la VRT. Ce mélange est inhérent à ma personnalité, a fait de moi qui je suis. Je ressens aussi l’envie de partager cette forme de métissage. Après mes études secondaires en français, j’ai étudié le journalisme à l’ULB. En tant que journaliste, je remarque encore à quel point peu de journalistes francophones connaissent le néerlandais. Ce n’est pas une question de mauvaise volonté, mais de système, qui ne leur impose pas l’apprentissage de l’autre langue nationale. En Flandre, vous n’avez pas le choix.

« Nous sommes devenus une référence dans le paysage médiatique francophone. Pour notre équipe, la couverture – grâce à DaarDaar – d’un sujet d’actualité flamand dans les médias francophones s’assimile toujours à une petite victoire. Cela arrive de plus en plus souvent. » 

En mai, DaarDaar a fêté son troisième anniversaire. « Nos articles sont régulièrement repris dans la presse traditionnelle. DaarDaar se réjouit de pouvoir faire office de relais et de collaborer avec des partenaires aussi inattendus que la RTBF, Le Soir, La Libre et le groupe SudPresse », écriviez-vous à l’époque. Qu’entendez-vous par là ?
J.A. : Nous avions une portée de 80 000 visiteurs uniques en 2017, contre 73 000 au cours des sept premiers mois de 2018. Si nos analyses ont révélé qu’une part non négligeable de ces visiteurs habitent à Bruxelles et à Liège, nous sommes devenus une référence à part entière sur tout le paysage médiatique. Les médias francophones nous citent lorsqu’ils reprennent nos articles. Pour notre équipe, la couverture – grâce à DaarDaar – d’un sujet d’actualité flamand dans les médias francophones s’assimile toujours à une petite victoire. Cela arrive de plus en plus souvent.

Je travaille également pour la RTBF et pour Le Vif/L’Express. Tous les mercredis, je fais une chronique radio sur La Première, où je parle de la Flandre. Idem dans l’hebdomadaire Le Vif/L’Express, où ma rubrique, jusqu’ici mensuelle, paraîtra chaque semaine à partir de septembre.

 « Je veux bâtir des ponts entre les communautés »

DaarDaar a-t-il déjà eu la primeur d’un sujet d’actualité flamand qui a ensuite fait le buzz en Belgique francophone ?
J.A. : Il y a un an et demi, nous avons traduit un article d’opinion du traducteur-blogueur Herman Boel, qui dénonçait l’absence totale de musique flamande sur les ondes radiophoniques francophones. L’article a été à l’origine d’une grande controverse, qui a finalement poussé La Première à diffuser le titre Goud du groupe Bazart, un événement sans précédent sur la chaîne ! Pas de quoi révolutionner le monde, certes, mais tout de même.

Un an plus tard, Herman Boel avait de nouveau épluché la programmation des stations de radio francophones et n’avait pas trouvé la moindre chanson en néerlandais.
J.A. : Les radios en ont tout de même parlé. J’essaie moi-même d’y contribuer par divers canaux. Il y a deux semaines, j’ai écrit pour Flandre Info un article sur la chanson Zoutelande (grand succès en Flandre, par BLØF et Geike Arnaert, ndlr). La chanson était apparemment devenue le plus grand succès néerlandophone de tous les temps. J’ai intitulé mon article : « le tube néerlandophone que même les francophones pourraient apprécier ». L’article a très bien fonctionné et j’en suis bien sûr la première réjouie.

Autre exemple : j’ai un jour parlé sur La Première d’un projet d’aide aux enfants atteints du trouble autistique en Flandre. Une jeune psychologue avait créé un site web, où elle dispensait des conseils aux parents et aux enfants qui se préparent à partir en excursion. Il est vrai que les enfants autistes sont très sensibles au stress et peuvent vite être pris de panique, par exemple lorsqu’ils doivent enlever leurs chaussures ou lorsqu’ils entrent en contact avec des odeurs inconnues, comme dans un zoo. Plusieurs fondations francophones ont alors contacté la psychologue, dont le site sera prochainement traduit en français.

Mon travail de journaliste concerne toujours la Flandre. Le choix et l’approche des sujets dans les différents médias peuvent varier, mais le fil conducteur reste invariablement le même : permettre au monde francophone de mieux comprendre la Flandre. Pour les francophones, je suis un peu la « madame Flandre ». (rires)

De temps en temps, nous essayons aussi d’organiser des événements. Nous prévoyons ainsi prochainement un match d’improvisation théâtrale à Bruxelles, où une équipe de Flamands se mesurera à une équipe de francophones.

Vous vivez à Bruxelles depuis plus de vingt ans. Que pensez-vous de la ville ?
J.A. : Je suis restée ici après mes études, pour la simple raison qu’il était plus facile de travailler ici en tant que journaliste. Bruxelles reste pour moi une ville majoritairement francophone. J’aimerais que le bilinguisme y soit plus présent. Je regrette, par exemple, que les vendeurs dans les magasins ne connaissent pas suffisamment le néerlandais que pour pouvoir le parler.

Vous parlez comme une Flamande…
J.A. : Je reste malgré tout assez flamande… (en français dans le texte, ndlr) Même si je vous le dis en français ! (rires)

Pourquoi « DaarDaar » ?
« J’ai inventé ce jeu de mots au cours d’une nuit d’insomnie. Puisque l’idée du site est de faire passer l’actualité de l’autre côté de la frontière linguistique, de parler de ce qui se passe « là-bas », « daar »’ en néerlandais, ce nom me semblait tout indiqué. D’autant que dare-dare signifie en français « aussi vite que possible », « sans perdre de temps ».

La question que tout le monde se pose : à quand un ‘là-là’ en néerlandais ?
(rires) Nous aimerions beaucoup lancer un pendant flamand de DaarDaar, qui proposerait l’actualité francophone traduite en néerlandais. Mais nous n’en avons hélas pas les moyens financiers pour le moment. Chaque traducteur traduit en moyenne un article par semaine. Ce coût représente notre principale dépense, avec les droits colossaux que nous devons payer aux quotidiens flamands pour pouvoir publier leurs articles. Il est très dommage qu’ils nous obligent à nous acquitter de ces droits en tant qu’organisation à but non lucratif, mais nous n’avons pas le choix. »

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