Les sondages ne décrivent plus la réalité politique, ils la créent

13 juillet 2017 | Auteur : | Traducteur : Fabrice Claes | Temps de lecture : 4 minutes

Ivan De Vadder est l’expert de VRT Nieuws en matière de politique belge. Il réalise et présente l’émission « De afspraak op vrijdag ».

Les sondages ne décrivent plus la réalité politique, ils la créent. Et ceux qui les publient en sont pleinement conscients. En règle générale, un sondage est réalisé à la demande de journaux ou de groupes de médias, qui sont alors accusés de vouloir influencer la réalité politique. Mais que penser de sondages réalisés à la demande d’un parti politique, publié pour créer une réalité favorable à ces derniers ?

Un exemple de conséquence d’un tel sondage ? Samedi dernier, le SP.A s’est empêtré dans une crise politique à la suite de la publication d’un sondage dans L’Echo et De Tijd. Selon ce sondage, le parti a chuté sous le seuil des dix pour cent. Avec une marge d’erreur de 3 pour cent, certes. On ne peut donc pas parler de chiffres exacts, mais d’une fourchette aux alentours des 10 pour cent. Ceci dit, le mal est fait : le SP.A subit tout à coup une crise politique. Et cette crise est devenue réalité au moment où des ténors du parti même se sont mis à en énoncer les causes.

Le but était atteint : le sondage est devenu réalité.

Nous notons qu’à deux reprises en quelques jours à peine, ce ne sont plus les médias qui ont organisé et publié des sondages. Et ce n’est donc plus aux médias qu’il faut reprocher de créer une nouvelle réalité politique. Ce sont des partis eux-mêmes qui ont transmis aux médias des sondages réalisés à leur initiative. En d’autres termes, ce sont désormais des partis concurrents ou des fractions opposées au sein d’un même parti qui veulent influencer la réalité politique.

À qui profite le crime ?

Le sondage publié dans L’Echo et De Tijd n’a pas été commandé par un groupe de médias, mais par le MR qui, depuis des années, a du mal à accepter l’hégémonie du PS au conseil d’administration de la RTBF. Lorsque la chaîne publique et La Libre Belgique décident de retarder leur sondage estival (officiellement pour des raisons financières), le MR n’est pas content.

Celui-ci soupçonne une manœuvre politicienne. En effet, dernièrement, la RTBF avait déjà décidé de ne pas publier un sondage car le résultat (PS et PTB à égalité) était trop surprenant. Le MR soupçonne donc la RTBF et La Libre Belgique de vouloir épargner le PS en ces temps troublés.

Le MR a donc commandé un sondage méthodiquement équivalent, et ce auprès de l’institut de sondage de la RTBF et de La Libre Belgique. Le MR ne manquera pas, ensuite, de communiquer le résultat – le PS perd la moitié de ses intentions de vote et le PTB devient le plus grand parti wallon – aux quotidiens l’Echo et De Tijd la veille du congrès du PS. La manœuvre est une réussite totale : les résultats du sondage, devenus réalité politique, donnent le ton au congrès du PS. Et le résultat du SP.A ? Un dommage collatéral.

Groen et le SP.A à Anvers

Aujourd’hui, nous avons assisté à la même chose avec un sondage sur les intentions de vote à Anvers. Dans la métropole flamande, Groen et le SP.A envisagent depuis quelque temps de se présenter ensemble à l’électeur. Officiellement, les deux partis n’ont pas encore décidé de la meilleure manière de collaborer ni des noms des têtes de liste. Et tout à coup, un article est apparu, ce matin, dans Het Laatste Nieuws. Titre : « On est encore loin d’une alternative de centre-gauche face à De Wever à Anvers ».

Telle est l’analyse faite par le journal sur la base des résultats d’un sondage en ligne réalisé par l’institut iVOX à la demande de Groen entre le 22 et le 26 mai 2017 auprès de 1 000 Anversois.

« Dans un sondage mené auprès de 1 000 Anversois, le SP.A peine encore à passer la barre des 10 pour cent, même dans la ville qu’il a dirigée pendant 90 ans. Difficile, dans de telles conditions, d’imaginer un cartel avec Groen : les deux partis obtiendraient moins de voix séparés qu’ensemble. »

En effet, si Groen et le SP.A se présentaient séparés, ils obtiendraient 29 pour cent des voix selon le sondage, tandis qu’un cartel composé des deux partis n’est crédité que de 27,5 pour cent des intentions de vote.

Le problème, c’est que la question des intentions de vote par rapport à un cartel n’a été posée qu’à un échantillon de 350 Anversois sur les 1 000 interrogés. C’est ce qu’on appelle un split run (tous les sondés ne reçoivent pas la même question), mais cette méthode fait monter la marge d’erreur de 5 pour cent. Une telle marge d’erreur ne permet pas de déterminer s’il vaut mieux envisager ou non la formation d’un cartel. Entre 27,5 et 29 pour cent, la différence est trop ténue.

Une fois de plus, un parti politique a fait fuiter des résultats, entraînant des conséquences sur le terrain, et une fois de plus, il faut se poser la question : à qui profite le crime ?

Cette fois-ci, il est difficile de savoir qui a le plus intérêt à voir ces résultats publiés dans Het Laatste Nieuws : très peu de membres de Groen et seulement quelques responsables du SP.A ont eu accès à ce sondage. Officiellement, tout le monde dément être à l’origine de la fuite.

Influence sur la réalité politique

Que les choses soient claires : un sondage réalisé à la demande d’un parti politique ne vaut pas mieux ni moins qu’un sondage réalisé à la demande d’un journal. Et quoi qu’il en soit, les journaux qui publient les sondages ne font que leur travail.

Mais pour la deuxième fois en quelques jours seulement, un parti tente d’influencer la réalité politique en faisant publier un sondage. Le prochain qui aura accès à un sondage serait bien inspiré de regarder par qui il a été commandé. Car après ce qui s’est passé cette semaine, on ne pourra plus nier que les sondages sont devenus un instrument au service des partis.

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Traducteur : Fabrice Claes
Auteur :
Date de publication : 05/07/2017
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