DaarDaar

Le meilleur de la presse
flamande en français

Pourquoi la colère sociale épargne-t-elle la Flandre ?
22·10·26

Pourquoi la colère sociale épargne-t-elle la Flandre ?

Temps de lecture : 4 minutes Crédit photo :

© Belga Image

Auteure
Traductrice Amélie Lefèbvre

Des manifestations contre les mesures d’austérité et la hausse du coût de la vie secouent toute l’Europe, de la France à l’Espagne en passant par l’Italie et le Portugal. Pourquoi la Flandre reste-t-elle épargnée par ce large mouvement de protestation ? « Pour mettre le feu aux poudres, il faut un déclencheur local. »

« Pourquoi personne ne manifeste à Anvers ? » s’interroge un tiktokeur anonyme, en réaction à une vidéo filmant les récentes émeutes à Bruxelles. « Nous devons nous inspirer de la France », insiste un autre. « Ils ont tellement peur de la génération Z. Il faut en profiter ! »

Ces dernières semaines, à travers l’Europe, des citoyens sont descendus dans la rue pour dénoncer l’augmentation du coût de la vie, un marché immobilier devenu inaccessible et les coupes budgétaires dans l’enseignement. En Espagne, des manifestants se sont mobilisés fin septembre après l’expulsion de Maricarmen Abascal, 87 ans, décédée depuis lors. En France, des manifestations lycéennes ont dégénéré le week-end dernier en violents affrontements et dégradations.

Un même mécontentement gagne désormais les foules en Italie, au Portugal et en Albanie. À Bruxelles et en Wallonie aussi, les dernières semaines ont été marquées par des manifestations contre la politique gouvernementale et les économies.

France ou Belgique francophone : le naufrage annoncé de l’État-providence

En Flandre, en revanche, aucune vague de contestation comparable ne se dessine, alors même que les réseaux sociaux se font l’écho de frustration et d’appels à l’action. Pourquoi le feu couve-t-il sans s’embraser ?

Ayşenur*, 26 ans, se pose elle aussi la question. Sur son compte TikTok, elle a publié une vidéo accompagnée de ce message : « Les manifestations sont un troisième espace pour les jeunes. Si vous leur retirez toute possibilité, ils créeront les leurs. » Présente lors des manifestations organisées à Bruxelles le samedi 17 octobre, elle regrette le manque de mobilisation en Flandre.

« Cela fait huit ans que je participe à un maximum de manifestations, qu’elles concernent l’enseignement, la Palestine ou les droits LGBTQ+ », explique-t-elle. « Mais je constate, pour le moment, que les protestations contre les économies du gouvernement se limitent à Bruxelles et à Liège. La Flandre ne s’est pas du tout montrée solidaire jusqu’ici. »

Abattement général

Pour Christophe Busch, expert en violences collectives (Institut Hannah Arendt), un malaise général est bel et bien palpable chez les jeunes Flamands ainsi qu’une frustration face aux nombreux problèmes mondiaux. « Mais pour mettre le feu aux poudres, il faut un déclencheur local », estime-t-il.

À ses yeux, c’est moins la réalité des faits que la manière dont chacun la perçoit qui détermine les réactions. « Les Belges francophones regardent souvent la télévision française et y voient exploser les protestations », explique-t-il. « En Wallonie, les économies imposées à l’enseignement sont beaucoup plus importantes qu’en Flandre. Au nord du pays, il manque un élément déclencheur concret pour pousser les foules dans la rue. »

« Ces manifestations sont principalement organisées par des milieux de gauche, nettement moins soutenus par la population flamande dans son ensemble. »

La manière dont les manifestations sont organisées joue également un rôle. « Les jeunes partagent beaucoup de choses en ligne et il y a un grand abattement général », observe Joseph El Bacha, ancien inspecteur de police et animateur de jeunesse, qui intervenait lundi dans l’émission de télévision flamande De afspraak. « Ces manifestations sont principalement organisées par des milieux de gauche, nettement moins soutenus par la population flamande dans son ensemble. Il n’existe pas en Flandre de réseau fédérateur capable de mobiliser les jeunes dans la rue. »

« En France, les partis politiques capitalisent sur la colère et n’hésitent pas à l’attiser au passage. Ce n’est pas le cas chez nous. En Flandre, les partis de gauche pèsent aussi beaucoup moins lourd qu’en Wallonie. Il y a donc moins d’appui politique pour transformer le mécontentement en un vaste mouvement de contestation. »

Budget flamand : équilibre atteint, mais à quel prix pour la classe moyenne ?

Joseph El Bacha pointe aussi les coupes touchant le tissu associatif. « Les services d’aide à la jeunesse et d’autres organisations de la société civile subissent de plein fouet les économies budgétaires. Résultat : il reste moins de structures capables de mobiliser la population. »

La propension à manifester varie par ailleurs d’un pays à l’autre, indique Christophe Busch. « En France, la contestation fait partie d’une tradition culturelle qui remonte à la Révolution française. Cette culture se retrouve aussi, dans une certaine mesure, dans les régions francophones de Belgique. Mais sur ce plan, la Flandre ressemble plutôt aux Pays-Bas.

« Notre rapport à la politique relève davantage du dialogue. Ici, on considère qu’il est possible de discuter de certaines questions sans devoir systématiquement recourir à des protestations radicales. Nous avons nous aussi nos manifestations de lycéens et d’agriculteurs, mais les Flamands ne sont pas des révolutionnaires nés. »

Réseaux sociaux

Cela ne signifie pas pour autant que la Flandre soit à l’abri de tout mouvement. « Les réseaux sociaux peuvent faire déferler chez nous des vagues d’émotion nées à l’autre bout du monde », souligne Christophe Busch. En témoigne la mobilisation mondiale autour du mouvement « Black Lives Matter » au lendemain du meurtre de George Floyd aux États-Unis. « Il faut rester attentif et voir si ces foyers contestataires qui émergent en Europe finiront par déclencher quelque chose dans l’univers virtuel des jeunes Flamands. Il est sans frontières et évolue à toute vitesse. »

L’expert espère « que les jeunes comprennent après les émeutes qui ont éclaté à l’étranger qu’en se livrant à ce type de violence, ils ruinent leur cause. Car ces derniers jours, le motif qui a poussé des centaines de milliers de personnes dans la rue, pour des raisons tout à fait légitimes, a été complètement occulté. Désormais, tous les regards se tournent vers un hôtel de ville incendié. »

*Ayşenur ne souhaite pas que son nom complet figure dans le journal.

Une « gendarmerie 2.0 » ? Commençons par refinancer la police !

Partager :
© DaarDaar ASBL 2021 - Mentions légales - Vie Privée

Si vous versez minimum 40€ en un an, vos dons seront déductibles fiscalement à hauteur de 30%.

Vous avez aimé cet article ? Alors soutenez-nous en devenant Amis de DaarDaar ! 

 

Nous voulons rester accessibles à tout le monde. Mais les traductions de qualité, ça a un coût.

Close the CTA
DaarDaar
Aperçu de la protection de la vie privée

Ce site Web utilise des cookies afin de vous offrir la meilleure expérience utilisateur possible. Les cookies sont stockés dans votre navigateur et remplissent des fonctions telles que vous reconnaître lorsque vous revenez sur notre site Web et aider notre équipe à comprendre quelles sections du site Web vous trouvez les plus intéressantes et les plus utiles.Vous pouvez ajuster tous vos paramètres de cookies en naviguant dans les onglets sur le côté gauche.