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Lerre, touché à la tête lors d’une opération anti-terroriste : « Personne n’a jamais dit merci »

(cc) Pixabay

22·03·21

Lerre, touché à la tête lors d’une opération anti-terroriste : « Personne n’a jamais dit merci »

Temps de lecture : 8 minutes
Mark Eeckhaut
Auteur⸱e
Dominique Jonkers
Traducteur⸱trice Dominique Jonkers

C’est en mars 2016, à Forest, que Lerre, membre des unités spéciales de la police fédérale, est grièvement blessé par un coup de feu tiré par un des terroristes de Bruxelles et de Paris. Aujourd’hui, il est à la retraite anticipée pour raisons médicales. « De mauvais souvenirs ? Je n’en ai pas. Même les mauvais souvenirs sont bons. »

« J’étais dans un état de semi-conscience, dans mon lit d’hôpital, quand m’est revenu le commentaire d’un instructeur militaire lors d’une émission de téléréalité de la VRT, Kamp Waes : « Si tu te prends dans le corps une balle de 7.62 tirée par une kalachnikov, au bras, à la jambe, n’importe où, ta carrière est foutue. » Moi, j’ai été touché à la tête. Ça ne présageait rien de bon. »

Aujourd’hui âgé de 50 ans, l’inspecteur principal Lerre a fait partie des unités spéciales de la police fédérale (la DSU, anciennement l’ESI) pendant 24 ans. Les membres de ces unités opèrent dans l’anonymat ; Lerre est donc un nom d’emprunt. L’ESI, ce sont ces hommes cagoulés, casqués, lourdement armés qui interviennent pour maîtriser les situations les plus dangereuses, comme résoudre une prise d’otage ou arrêter des gangsters ou des terroristes. L’ESI compte environ 55 membres qui, entre eux, s’appellent les « Iris ». Lerre a pris part à des centaines d’opérations sensibles.

À Verviers, le 15 janvier 2015, et au terme d’une fusillade de plusieurs heures, ses collègues et lui ont neutralisé une cellule terroriste, à la veille de la vague terroriste qui allait frapper la France et la Belgique. Mais le 18 mars 2016, lors de l’arrestation de Salah Abdeslam, Lerre n’est plus de la partie.

Des terroristes ouvrent le feu

Trois jours plus tôt, le 15 mars 2016, dans un appartement de la rue du Dries à Forest, il a été touché par une balle du terroriste Mohammed Belkaïd. Ce jour-là, la police fédérale a voulu perquisitionner un appartement, au premier étage, suspecté d’avoir servi de planque à des terroristes. Or l’appartement n’est pas vide. Trois terroristes, Salah Abdeslam, Sofiane Ayari et Mohammed Belkaïd, ouvrent immédiatement le feu sur les agents, qui n’échappent à la mort que de justesse. C’est à partir de là qu’interviennent Lerre et ses collègues de l’ESI.

« Dès qu’on nous informe que des policiers ont essuyé des tirs de kalachnikov, nous quittons la caserne », se souvient Lerre. « Il nous faut un temps fou pour arriver sur place. La circulation est complètement à l’arrêt, les trams et les bus bloquent tout. Impossible de passer, même par le trottoir. Et nous tombons sur une scène telle que je n’en avais jamais vu en vingt ans de carrière : des agents à couvert, un peu partout, l’arme au poing – sauf que ces armes sont pointées dans tous les sens. D’habitude, le danger vient d’une source bien précise, et toutes les armes sont tournées dans cette direction. Là, non. Les agents visent les toits, à gauche, à droite, devant, derrière. Un des collègues qui a mené la perquisition est encore là, en état de choc. Nous le faisons s’asseoir pour lui poser quelques questions. Il articule péniblement : « Ils ont pris la fuite, ils préparent quelque chose ». À ce moment, nous craignons surtout une situation dite d’amok, notre jargon pour désigner des terroristes qui se mettraient à mitrailler tout ce qui bouge. Dans ces cas-là, une seule règle est de mise : les prendre de vitesse pour éviter qu’ils ne s’en prennent à des civils. C’est qu’il y a une école, à proximité, et l’attentat du Bataclan, le 13 novembre 2015, résonne encore dans toutes les mémoires. Nous n’avons pas le choix : il faut entrer. »

L’équipe de Lerre – cinq hommes – pénètre dans l’immeuble en s’abritant derrière un bouclier pare-balles. « Nous remarquons, au sol, des objets abandonnés par les agents dans leur fuite : un étui à menottes, des lampes-torches. Les murs sont criblés d’impacts de balles, de gros calibre. »

Le tir traverse le mur

On leur a dit que les terroristes se sont enfuis par les toits. Ce renseignement se révèle inexact : un des terroristes est toujours sur place. « À l’entrée de l’appartement du premier, les deux premiers équipiers ouvrent tout doucement la porte, histoire de vérifier s’il est bien vide », raconte Lerre. « Les deux autres collègues scrutent la voie qui mène vers le toit. Je me trouve entre les deux. Silence absolu. Soudain, au sol, je remarque des taches de sang qui mènent vers une chambre de l’appartement, la première porte à droite. Et je me dis : il en reste un, il est là, il nous attend avec des explosifs. Impossible d’utiliser la radio, impossible de dire un mot aux collègues devant moi : je trahirais notre position. Je tourne mon arme en direction du danger. J’ai une vue partielle sur l’intérieur de la chambre. Je vois deux pieds. Je me dis : nous y voilà, il faut que je couvre mes collègues. »

« De l’épaule, je heurte doucement un de mes hommes et je lui souffle : couvre-moi. C’est ce que nous disons quand nous voulons battre en retraite. Le terroriste a-t-il entendu quelque chose ? Toujours est-il qu’il tire une rafale de kalachnikov, à travers le mur. Ou plutôt, malheureusement, à travers la cloison – en gyproc. La première balle traverse mon casque et me blesse au côté de la tête, comme un coup de marteau. Soudain, c’est le noir complet. »

La suite, Lerre l’apprendra plus tard de ses collègues. « James et Casta ont déployé le bouclier devant moi puis ont ouvert le feu. Le terroriste a continué de tirer. Rico est entré et m’a saisi par le col pour me tirer de là. Avec Nack, il m’a traîné dans l’escalier jusqu’à l’extérieur. Ensuite, je me souviens avoir vu les médecins du SMUR me prodiguer les premiers soins sur le trottoir. Puis l’ambulance vers l’hôpital. C’est fini. »

Mohamed Belkaïd sera finalement abattu par un tireur d’élite de l’ESI. Salah Abdeslam et Sofiane Ayari ont pris la fuite.

Sourd de l’oreille droite

Pendant un mois, Lerre va rester dans une chambre sans lumière, pour soigner ce qui, d’après les médecins, serait une commotion cérébrale. Il espère se rétablir complètement. « C’est un faux espoir : les choses vont se dégrader de jour en jour. La balle est entrée par le casque et a emporté une partie de mon oreille droite. Elle a pénétré le crâne par le côté droit et est ressortie à l’arrière. Sous la pression, la paroi latérale du crâne a éclaté. Les muscles et les tendons reliant le cou et l’épaule à la tête ont été endommagés, et plusieurs faisceaux nerveux, touchés. »

Plus tard, les médecins diagnostiqueront chez Lerre ce qu’on appelle ‘blast related brain injury’, des lésions neurologiques dues au choc. « Je me suis rendu compte que je commençais à agir de manière anormale. J’éprouvais des difficultés à parler, je ne trouvais pas mes mots, je balbutiais. J’avais des pertes de mémoire ; à l’écrit, je me mettais à commettre d’énormes fautes. Je lâchais des objets, je brisais des verres ; à table, ma main se fermait sur le vide à côté de l’objet que je voulais saisir. Ma vision s’est mise à se dégrader. Devenu sourd de l’oreille droite, j’ai commencé à subir des attaques d’épilepsie. À m’effondrer contre un mur, à avoir des accrochages en voiture. »

Fin de carrière

Et pourtant, Lerre va reprendre le travail. « Je suis persuadé que ça finira par passer. Mais mes collègues commencent à remarquer le problème. J’ai repris le travail comme instructeur à mi-temps. J’oublie certains éléments des formations que je donne, alors que je les ai créées et rédigées moi-même. J’en arrive à devoir poser des questions à certains collègues, qui se demandent ce qui se passe. Le soir, quand je rentre à la maison, je suis complètement épuisé. »

C’est le médecin-contrôleur, en décembre 2019, qui finira par tirer un trait sur la carrière de Lerre, le mettant à la retraite anticipée pour raisons médicales avec un taux d’invalidité de 65 pour cent. « Je suis effondré. Mais avec le recul, c’est aussi un soulagement. Je ne vivais plus, je crevais de douleur. »

Lerre va être horriblement déçu du traitement et du suivi que lui réservera la police fédérale. « Avec le terrorisme, le travail de l’ESI a radicalement et définitivement changé. Pour la première fois, nous sommes confrontés à des adversaires totalement indifférents à l’idée de mourir, et même désireux de mourir – en entraînant de préférence un maximum de gens dans la mort. Pendant quatre mois, entre les attentats de Paris le 13 novembre 2015, et le jour où j’ai été abattu le 15 mars 2016, ni moi ni aucun Iris n’allons quasiment rentrer chez nous. Nous allons passer l’essentiel de notre temps à Bruxelles, galopant d’intervention en intervention, dormant à même le sol dans la caserne. Une véritable situation de guerre. »

Pas d’aide aux victimes

« Ça peut paraître très macho, mais je n’ai ressenti aucun besoin d’assistance psychologique après ma blessure. C’était dans l’ordre des choses. L’affrontement avec Belkaïd, c’était mon boulot. En revanche, si quelque chose a nui à ma santé mentale, et bien plus que la balle du terroriste, c’est la bataille que j’ai dû mener quotidiennement contre la police fédérale, pendant trente mois, pour obtenir le remboursement de mes frais médicaux. Je n’ai bénéficié d’aucun programme d’aide aux victimes, d’aucun suivi. »

« Sans mon épouse, j’aurais fini dans le ruisseau. Je ne savais plus ni écrire ni lire, je n’entendais plus, j’avais du mal à parler. À plusieurs reprises, elle a dû poser des congés sans solde pour mettre de l’ordre dans mon dossier médical. Des spécialistes m’avaient recommandé une opération d’urgence aux yeux pour traiter une lésion aux cristallins. Je risquais de devenir totalement aveugle. J’étais paniqué. Le staff médical de la police fédérale, lui, estimait que d’épaisses lunettes, combinées à des lentilles, seraient tout aussi efficaces. Alors j’ai payé l’opération de ma poche. Et heureusement ! Aujourd’hui, la vision est la seule chose, chez moi, qui se soit totalement rétablie. Mon avocat, Tom Bauwens, a dû batailler pendant huit mois pour obtenir le remboursement de ces frais, alors que le diagnostic était incontestable. Chaque fois qu’un spécialiste posait un diagnostic, il y avait un médecin-contrôleur de la police fédérale pour remettre celui-ci en question. »

« Un simple merci aurait suffi »

Le salut va arriver en 2018, avec la nomination d’un nouveau médecin-chef à la tête du service médical. « Cet homme-là m’a assuré qu’il allait aplanir toutes ces difficultés. Et il a tenu parole. »

« L’ancienne commissaire générale Catherine De Bolle, elle aussi, s’est démenée pour m’aider. Mais même elle n’a pas réussi à mettre fin à la moulinette administrative qui nous écrasait. »

Lerre dit n’avoir jamais obtenu le moindre remerciement. « Mes amis de l’ESI viennent encore me voir et m’aider. Ils sont toujours là pour moi. Mais après mon départ à la retraite, c’est en vain que j’ai attendu un mail, une carte, voire un simple SMS de la police fédérale. Je ne voulais pas de salamalecs. Un simple « merci » aurait suffi. Mais il n’y a rien eu, rien du tout. J’attends toujours. Bien sûr, j’ai reçu des cartes, des lettres, des emails, en provenance de zones de police d’un peu partout en Belgique. Des cadeaux, envoyés par des unités étrangères. Mais de mon propre pays ? De mon propre commandement ? Rien. Chaque jour, je vérifiais mon adresse de messagerie professionnelle pour voir si je n’aurais pas reçu un message malgré tout. Jusqu’au jour où l’adresse a été tout simplement supprimée. C’est la procédure standard, je m’en rends bien compte. Mais c’en est donc resté là. »

La moto, le sport, la guitare… c’est terminé

Aujourd’hui, Lerre continue de souffrir d’une mobilité extrêmement réduite. « Je suis pratiquement incapable de sortir seul. Je ne peux plus exercer mes passions : le sport, la guitare, la moto. Le seul dérivatif qui me reste, c’est la marche. Chaque jour, avec mon chien, je pars me promener plus d’une heure dans les bois. Et il m’arrive régulièrement de tomber évanoui. Alors mon chien s’occupe de moi. Un jour où j’étais tombé sans connaissance dans un fossé, le visage en sang, il a essayé de se glisser sous moi pour m’en sortir. Mon chien est devenu mon meilleur pote. »

Lerre ne regrette absolument pas ses années à l’ESI. « Si je pouvais revenir en arrière, je referais tout pareil. Des mauvais souvenirs ? Je n’en ai pas. Même les mauvais souvenirs sont bons à prendre, car ils font partie d’un tout. J’ai vécu ces 24 années comme un rêve. »

Lerre n’entend pas se plaindre. « Ne vous inquiétez pas pour moi. Je vis aujourd’hui comme j’ai vécu pendant 20 ans à l’ESI : ne pas se plaindre, ne pas récriminer, serrer les dents et aller de l’avant. Ce que j’espère, par contre, c’est que la police fédérale tire les leçons de ce qui m’est arrivé. Pour l’avenir de tous les autres Iris. »

Le récit de Lerre est consigné dans Chasseur de terroristes, de Lionel D., ex-membre de l’ESI, et de la journaliste Annemie Bulté, traduction française de Dominique Jonkers, aux éditions Racine.

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