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Pourquoi je soutiens encore Erdogan

Photo : cc openDemocracy

29 juillet 2016

Pourquoi je soutiens encore Erdogan

Temps de lecture: 4 minutes

Selon Nuh Alkis, un dirigeant tel qu’Erdogan est peut-être bien la meilleure solution pour un pays où la démocratie n’est pas ancrée dans la tradition depuis si longtemps, dont les voisins sont la Syrie, l’Irak et l’Iran, et où des réfugiés affluent en masse.

Tout d’abord, permettez-moi de me présenter. Feu mon grand-père est arrivé en Belgique en 1963 pour travailler dans les mines de Heusden-Zolder. Grâce au soutien de mes parents, j’ai pu étudier le droit et bénéficier de l’ascenseur social.

Je me sens autant belge que turc. Avec beaucoup de conviction, j’ai adopté bon nombre de valeurs, d’idées, de goûts et de traditions belges. Mais je suis aussi très turc. Parfois plus que je ne m’en rends compte et que je veux bien l’admettre, même si je suis fier de mes origines. À mon sens, la combinaison de mes identités est parfaite : une froide lucidité entremêlée de passion enflammée.

Je suis attentivement les informations sur la Turquie et n’entends que des pour et des contre, les sentiments (à l’égard d’Erdogan) déterminant la vision.

Énergie et détermination

Au départ, j’ai applaudi l’approche d’Erdogan. En tant qu’étudiant en dernière année, je ne parvenais tout simplement pas à comprendre qu’en l’an 2000, on puisse refuser à des étudiantes voilées de s’inscrire à l’université en Turquie alors que c’était possible en Belgique. Je me souviens du discours qu’il a prononcé en 2002, lors de sa victoire : il affirmait qu’il était temps de rétablir un certain nombre d’équilibres sociaux. Tout le monde avait compris de quoi il parlait, mais malgré les années ininterrompues de majorité absolue dont il a bénéficié, il a fallu près de dix ans pour que toutes les institutions du pays finissent par autoriser les étudiantes voilées.

Ma sympathie s’est estompée par la suite, car à plusieurs reprises, il est passé à côté de moments propices qui auraient permis de créer une Turquie moins divisée. Mais je ne le condamne pas pour cela. Il n’a jamais rien connu d’autre. Que peut-on attendre d’un homme qui a passé quatre mois en prison pour avoir récité un poème qui, au passage, figurait dans certains manuels scolaires ? À l’époque, je n’ai d’ailleurs entendu aucun commissaire européen condamner ce jugement.

Mais j’ai continué de sympathiser avec le personnage, car j’enviais et admirais son énergie et sa détermination. Je me rappelle une réunion à Bruxelles, il y a des années, à laquelle Erdogan avait invité une centaine de Turcs de Belgique hautement qualifiés. Sa thématique : l’utilité et la nécessité d’une société civile turque. Il a débattu avec nous pas moins de six heures, sans pause. Une telle passion a fait forte impression auprès des participants.

Des Voltaire par centaines

Il est urgent que nous cessions d’analyser la politique turque à travers notre seul prisme occidental.

La démocratie est une forme de gouvernance éminemment noble, certes. Mais pour arriver à la situation actuelle, l’Europe (occidentale) a dû passer par des siècles de guerres et a eu besoin de Voltaire et de Montesquieu par centaines. Chez nous, la séparation des pouvoirs et l’État de droit sont des principes non négociables, pour ainsi dire. La Turquie n’est pas encore aussi avancée. Mais si l’on tient compte des étapes franchies, le pays ne s’en sort pas si mal.

De plus, la notion de démocratie qui est la nôtre peut uniquement s’épanouir dans un climat serein sur le plan politique et militaire. Peut-on imaginer que la Belgique défendrait les mêmes principes démocratiques si ses voisins étaient la Syrie, l’Irak et l’Iran ? Si elle était entourée par des conflits armés depuis des dizaines d’années, si elle était la seule démocratie de la région, si un nombre invraisemblable de réfugiés y demandaient l’asile et si la province du Luxembourg souhaitait son indépendance ?

Il ne faut pas vouer Erdogan aux gémonies parce qu’on a l’impression qu’il n’est pas à sa place, mais, au contraire, lui accorder autant de crédit qu’à un autre gouvernement ayant la même légitimité. Les signes qui font dire à certains que la Turquie glisse vers une dictature islamique ne peuvent-ils pas correspondre au droit qu’a un gouvernement démocratiquement élu de définir sa propre politique sur la base des positions de son parti ? Surtout si cette vision se confirme encore et encore dans les urnes ? Surtout si la structure actuelle de l’État, laïcisée, ne correspond pas aux sentiments d’une très grande partie de la population ?

La liaison Oosterweel

La question est de savoir si ce n’est pas par pure nécessité qu’Erdogan a tenté de manipuler l’appareil bureaucratique, judiciaire et militaire ces quatorze dernières années : pour le préserver, tout simplement. La vérité se trouve sûrement quelque part entre les deux.

Est-ce une si mauvaise chose de gouverner une démocratie de manière un peu plus centralisée et autoritaire (il faut bien le reconnaître) ? Ai-je le droit de trouver que la Belgique échoue sur certains points ? Depuis combien d’années travaille-t-on sur le tracé de la liaison Oosterweel avec la société de gestion Antwerpen Mobiel (BAM) sans que le chantier ait ne serait-ce que démarré ? La Turquie, elle, a bâti le quatrième pont suspendu le plus grand au monde en trois ans.

La Belgique et la Turquie feraient mieux de s’inspirer de leurs qualités mutuelles. Imaginons une Turquie qui ferait preuve d’une plus grande tolérance à l’égard des idées des autres, où la polarisation ferait place au bon sens. Imaginons une Belgique dont les habitants se sentiraient concernés par toutes les évolutions de leur pays plutôt que de se regarder le nombril chacun dans son coin.

Pour conclure, puis-je demander à tout le monde d’analyser ce putsch avec un regard un peu plus critique ? La presse tombe à bras raccourcis sur Erdogan, pourtant démocratiquement élu. Tout le monde s’étonne de la rapidité avec laquelle des listes de noms liés à Gülen ont fait leur apparition. A-t-on oublié que cela fait bien longtemps que cette lutte fait rage et que la sûreté de l’État débat de ces noms ?

Le ministre-président flamand Geert Bourgeois compare la politique turque de l’état d’urgence aux pratiques des nazis. C’est une exagération évidente : l’état d’urgence appelle des mesures particulières généralement extrêmes, parfois même mauvaises, mais toujours inspirées par l’instinct d’autoprotection.

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