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Belgique: « Pourquoi il faut régionaliser nos soins de santé »
30 avril 2020

Belgique: « Pourquoi il faut régionaliser nos soins de santé »

L’auteur est professeur émérite de médecine générale et de soins de santé de première ligne à l’Université de Gand et directeur du centre collaborateur de l’OMS pour la médecine familiale et les soins de santé primaires.

Temps de lecture: 4 minutes

On peut tirer trois grands enseignements de la pandémie de Covid-19 en Italie, le principal étant que l’organisation de nos soins de santé doit, comme c’est le cas dans ce pays, devenir une compétence régionale.

La pandémie de Covid-19 a débuté simultanément dans deux régions italiennes, la Lombardie (10 millions d’habitants) et la Vénétie (5 millions d’habitants) au cours de la troisième semaine de février. Le 15 avril, le compteur affichait 616 infections et 113 décès pour 100 000 habitants en Lombardie, tandis que ces chiffres s’établissaient respectivement à 298 et 19 en Vénétie. Quelque 18 % des personnes infectées sont décédées en Lombardie, contre 6 % en Vénétie. Les premiers résultats de l’analyse scientifique portant sur les grandes différences d’impact de la maladie dans les deux régions fournissent des données intéressantes qui sont également pertinentes pour notre pays.

La Lombardie et la Vénétie sont deux régions très similaires. Seule différence : la Lombardie est nettement plus densément peuplée que la Vénétie (420 contre 270 habitants au km²). Sur le plan de l’organisation des soins de santé, une compétence qui relève entièrement des régions en Italie, les différences sont toutefois marquées. En Lombardie, l’approche adoptée pour les soins s’est concentrée sur les patients individuels. L’accent a été mis sur les tests et les malades étaient orientés vers les urgences, puis, souvent, hospitalisés dans le service des maladies infectieuses.

Au 1er avril, 51,5 % des personnes infectées en Lombardie ont été hospitalisées, contre 25,1 % en Vénétie, avec respectivement 5,2 % et 4,3 % d’admissions en unité de soins intensifs.

Différentes stratégies

Différence notable : la proportion de personnes infectées confinées à domicile, à savoir 74,9 % en Vénétie et 48,5 % en Lombardie. En Vénétie, dès le début de la pandémie, une série d’hôpitaux ont été réservés pour la Covid-19, des centres de rétablissement ont été mis sur pied pour les patients qui ne devaient pas (ou plus) être hospitalisés et le nombre de lits en soins intensifs a été doublé.

En Vénétie, les soins à domicile sont bien plus développés qu’en Lombardie. Les médecins généralistes y sont rapidement passés aux consultations téléphoniques, suivies si nécessaire de tests à domicile pratiqués par une équipe de première ligne. Tous les contacts du réseau des personnes infectée ont été examinés et le confinement à domicile a fait l’objet d’un suivi et d’une aide par téléphone. Les contacts entre le personnel de santé et les patients infectés ont été réduits au minimum. Et la région dispose d’un système d’information très efficace reliant les cabinets de médecins généralistes, les laboratoires, les hôpitaux et les services de santé publique locaux.

L’organisation des soins de santé peut-elle expliquer la différence d’impact entre les deux régions ? « Les systèmes de santé occidentaux s’articulent autour du concept des soins axés sur le patient. Or une épidémie nécessite une approche centrée sur la communauté », expliquent des experts internationaux. Et cela commence en première ligne. En Vénétie, le fait de limiter les admissions à l’hôpital (uniquement aux personnes gravement malades et à celles ayant besoin d’oxygène) et d’encourager les sorties — notamment par le biais de centres de rétablissement — a permis d’éviter une catastrophe dans les hôpitaux telle que celle qu’a connue la Lombardie. Du reste, la Vénétie a suivi de près la situation de ses maisons de repos et de soins.

On peut comparer l’approche de la Flandre à la stratégie de la Vénétie : les médecins généralistes étaient en première ligne via des consultations téléphoniques. Ils ont ainsi été en mesure d’orienter les patients vers les médecins généralistes des centres de triage, où ceux-ci étaient confinés à domicile ou — en cas de symptômes graves — envoyés à l’hôpital par l’intermédiaire des urgences. La phase initiale s’est heurtée à deux problèmes majeurs. D’abord, les tests n’étaient disponibles que dans les hôpitaux, ce qui ne permettait pas de se faire une bonne idée du nombre d’infections, et il était impossible de retracer les contacts. Ensuite, les stocks de matériel de protection étaient insuffisants, ce qui a incontestablement eu pour conséquence de contaminer de nombreux soignants.

Quels enseignements la Belgique et la Flandre peuvent-elles tirer de cette expérience ?

Le premier est sans aucun doute la nécessité de revoir le volet « soins de santé » de la sixième réforme de l’État. En Italie, toutes les structures (prévention, soins de première ligne et hôpitaux, santé publique, collecte des données) sont coordonnées au niveau régional. Dans ma Note d’orientation 2030, j’ai proposé une redéfinition des compétences de notre pays en matière de santé visant à rendre les soins plus efficaces, y compris face à ce type de pandémie.

Deuxième enseignement

Nous devons investir davantage dans une approche de la santé publique préventive et centrée sur la population. Au siècle dernier, il nous a fallu la crise de la dioxine pour mieux organiser le domaine de la sécurité alimentaire. La Covid-19 nous enseignera combien il est important d’investir dans une organisation solide pour lutter contre les épidémies. Le choix — justifié — du gouvernement flamand, qui a décidé de se concentrer sur la « recherche des personnes infectées et de leurs contacts » à partir de cette semaine, nécessite de recruter rapidement quelque 1 200 « contact tracers ».

Dans les 60 zones de première ligne de Flandre, les autorités locales et les organisations de soignants assurent conjointement, tant du point de vue des individus que de la population, le bien-être et la santé d’environ 100 000 habitants. Il va sans dire que les infrastructures de prévention doivent, au niveau de ces zones, être alignées sur l’offre de soins locale.

Troisième enseignement

Le gouvernement doit investir d’urgence dans un fichier électronique interprofessionnel intégré également accessible aux patients. Celui-ci permettra de rendre toutes les informations disponibles en temps réel et donc de prendre des décisions politiques éclairées pour les individus et la population, le tout dans le respect de la vie privée.

Ces enseignements peuvent nous aider à nous préparer à une prochaine vague de Covid-19. L’organisation des soins de santé et les choix stratégiques doivent être adaptés, mais n’oublions pas que dans tout modèle d’organisation, l’importance de l’engagement, de l’expertise, de la qualité et de l’implication de chaque soignant ne saurait être surestimée. Cet engagement mérite notre respect et notre investissement dans une société solidaire au quotidien.

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