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Culture et Covid-19 : des salles cultes obligées de fermer pour survivre

(cc) Pixabay

21 août 2020

Culture et Covid-19 : des salles cultes obligées de fermer pour survivre

Ancienne salle de cinéma Art Déco située dans le quartier anversois de Borgerhout, « De Roma » a subi d’importants travaux de transformation et de rénovation dans les années 2000. Elle est aujourd‘hui une salle de spectacle mythique, incontournable de la scène culturelle anversoise.

Temps de lecture: 4 minutes

« Ne tournons pas autour du pot : De Roma n’ouvrira plus ses portes en 2020. » Le message envoyé lundi matin à des centaines de collaborateurs par Danielle Dierckx, directrice du célèbre centre culturel de Borgerhout, n’était pas agréable à lire. Il était toutefois indispensable : « Nous ne voulons pas risquer de perdre notre crédibilité. »

Ces dernières semaines, Danielle Dierckx s’est rendue à plusieurs reprises sur place. Seule. Pour discuter avec la salle, tout simplement. Tant pour la directrice que pour le reste du personnel, le bâtiment est bien plus qu’une salle de concerts. « La décision de fermer fut très difficile à prendre, notamment sur le plan émotionnel, témoigne-t-elle après avoir déniché une petite table dans le foyer. Les réunions furent nombreuses. Avec la Ville, avec l’équipe, avec le conseil d’administration. Et une fois le nœud gordien tranché, les larmes ont commencé à couler. Tout le monde, dans la maison, entretient des liens particuliers avec la salle. Nous avons évolué avec ces lieux. C’est une sensation indescriptible. Tout à l’heure encore, des gens sont même venus déposer des fleurs à l’entrée. Notre plus grand défi, ce sera de garder tout le monde à bord et de continuer à croire en un avenir où les salles seront aussi remplies qu’avant. Mais cet avenir, c’est pour quand ? Quoi qu’il en soit, nous pensons que notre décision permettra de garantir un avenir à De Roma. »

Le staff de De Roma se compose de trente salariés fixes, quasiment tous au chômage technique actuellement. Mais il ne faut pas oublier la partie immergée de l’iceberg, car la fermeture entraînera des répercussions sur un nombre important de collaborateurs externes. « Étant donné que, pour l’organisation de chaque concert, notre équipe doit faire appel à vingt personnes au moins (artistes, équipes techniques, agents de sécurité, brasseur), nous arrivons facilement à 1 500 personnes touchées rien que pour l’automne. Si nous y ajoutons nos 470 bénévoles à désactiver, nous obtenons environ 2 000 personnes qui reçoivent une gifle en pleine figure. C’est horrible. Nous avons, jusqu’à présent, mené une lutte acharnée contre les conséquences de ce virus, mais nous constatons aujourd’hui qu’il est plus fort que nous le pensions, et qu’il restera plus longtemps que prévu parmi nous. Il y avait donc un pas à franchir, ce que nous venons de faire. Et nous espérons que nos bénévoles – qui représentent aussi notre capital humain – répondront à nouveau présents en janvier.

Yo-yo

Danielle Dierckx est visiblement émue, même si elle fait tout ce qu’elle peut pour tenir le coup. « Lorsque, après une journée de travail au bureau, j’entre dans la salle, je reçois toute l’énergie du public qui vient s’amuser ici et celle des collaborateurs qui créent l’ambiance. Cette salle n’est pas faite pour rester vide. Non, il faut qu’elle vive. »

Pourtant, De Roma est à l’arrêt depuis le 12 mars. Dans les rues adjacentes, des affiches, collées au début du confinement, annoncent un message optimiste : nous serons heureux de vous retrouver après l’été. Le message s’accompagne d’une impressionnante liste d’artistes qui auraient dû distiller leur magie tout au long de l’automne. Mais dans l’état actuel des choses, il faudra attendre l’hiver pour revoir des artistes sur scène. « Pour l’instant, nous pouvons organiser des concerts pour cent personnes. Peut-être pour deux cents personnes après-demain, ou bien plus aucun concert du tout. La capacité maximale autorisée fera probablement du yo-yo d’ici la fin de l’année. Nous avons fait nos calculs : les entrées financières générées par un public si réduit ne nous permettraient pas de faire face aux coûts engendrés. De plus, tout coûte cher quand on organise un concert : les réservations, la promotion, la vente de tickets, et par la force des choses les annulations, la communication des annulations, les contacts individuels avec les personnes ayant réservé un ticket, les remboursements… Tout ceci ne fait plaisir à personne. Nous remarquons également une certaine incertitude auprès du public. En effet, les gens réservent très peu de tickets car ils savent qu’il y a fort à parier que les spectacles seront annulés en fin de compte. Nous ne voulons pas risquer notre crédibilité. Puis, en fermant, nous économisons aussi sur les frais fixes. »

Bientôt un horizon ?

Finalement, le facteur décisif qui a mené à la fermeture, c’est la réalité financière. L’asbl De Roma est financée à 85 % par ses entrées propres, à savoir les ventes de tickets et le chiffre d’affaires du bar. Les deux ont disparu. À côté de ses entrées propres, durant toute la législature en cours, De Roma reçoit chaque année 800 000 euros de subventions de la Ville d’Anvers. Il s’agit d’une belle somme, mais elle ne suffit pas à couvrir les frais de personnel et les frais fixes. « Une salle comme la nôtre doit être ouverte pour survivre. Nous savons très bien qu’en janvier, nous ne pourrons pas remplir la salle à sa capacité maximale, c’est-à-dire 1 900 personnes. Mais nous espérons qu’au début de l’année 2021, nous nous approcherons de la fin de l’épidémie et que nous pourrons de nouveau nous fixer un horizon. Des concerts à 400 personnes ne seraient toujours pas rentables, mais dans ce cas-là, les pertes subies seraient plus faciles à évaluer et à surmonter. Pendant une année ordinaire, certains spectacles ne sont pas rentables non plus, mais les pertes sont compensées par d’autres spectacles qui engendrent des bénéfices. C’est l’ensemble de notre programmation qui nous permet de fonctionner. Nous avons également des engagements à respecter vis-à-vis des artistes que nous avons déjà bookés : dans un premier temps, nous avons la volonté de trouver de nouvelles dates pour eux. Nous nous y employons déjà depuis mars. Certains concerts ont, depuis, déjà été déplacés trois fois. »

Décharge émotionnelle

Même la série de concerts philanthropiques de Ruben Block, qui auraient dû ouvrir la nouvelle saison la semaine prochaine, a été déplacée au mois de janvier. « Nous n’aurions jamais demandé que De Roma soit le bénéficiaire de ces concerts, car les artistes rencontrent au moins autant de problèmes que nous en ce moment. Mais nous avons accepté l’offre quand même. Toute aide est la bienvenue. C’est pourquoi nous recherchons également des soutiens financiers. Nous en aurons besoin, car l’année prochaine, nous n’atteindrons pas non plus notre chiffre d’affaires habituel. »

Paul Ambach, ancien organisateur de concerts, a prédit il y a quelques semaines dans nos colonnes que la concurrence sera terrible une fois que les artistes internationaux pourront reprendre leurs tournées. L’offre sera tellement énorme que le consommateur sera forcé de faire des choix. Danielle Dierckx en est consciente, mais il s’agit pour elle d’un problème de luxe. « Une reprise des tournées signifiera pour nous que le virus aura disparu, que les artistes recommenceront à gagner leur vie, que nos bénévoles se retrouveront de nouveau derrière le bar et que nos collègues pourront redonner le meilleur d’eux-mêmes. Je suis impatiente de revoir notre public s’amuser en grand nombre. Ce sentiment, cette décharge émotionnelle, ce sera… énorme. »

Vous pouvez soutenir De Roma sur www.deroma.be

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