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Confinement et addiction aux séries: ne culpabilisez pas!

(cc) Pixabay

3 avril 2020

Confinement et addiction aux séries: ne culpabilisez pas!

C’est parce que les histoires nous réconfortent qu’en cette période, nous nous blottissons devant la télévision encore plus qu’à l’accoutumée, analyse Jozefien Daelemans, auteure et rédactrice en chef de Charlie Magazine.

Temps de lecture: 3 minutes

Il est 21 h 30. L’aîné est dans sa chambre, le cadet au lit et mon mari visionne une vidéo YouTube sur un couple qui vit coupé du monde depuis onze ans : il n’aime pas être pris au dépourvu. Pour la première fois aujourd’hui, j’ai la télévision pour moi toute seule. Je lance Netflix, dont le fameux jingle me fait l’effet d’une couverture bien chaude. Tous les soucis et les frustrations accumulés au cours de la journée se volatilisent instantanément.

Je ne suis pas la seule à accomplir ce rituel nocturne. Depuis le début du confinement, nous nous tournons à nouveau en masse vers la télévision. Les programmes phares des chaînes flamandes affichent des audiences records et les plateformes de streaming font recette. Alors, certes, il y a plein d’autres choses à faire en quarantaine, mais ce n’est pas comme si nous allions tous soudain nous mettre au yoga ou à apprendre une nouvelle langue.

À l’instar de nos enfants, après une longue et rude journée, nous cherchons à nous changer les idées avec une petite histoire avant d’aller dormir. En période d’incertitude, regarder la télévision devient un mécanisme d’adaptation permettant de faire face à la réalité. En témoigne la nouvelle rubrique du quotidien The Guardian, intitulée « comfort viewing », qui recense les meilleures séries à (re)regarder durant le confinement. Pourquoi sommes-nous à ce point accros aux histoires ? Et comment se fait-il qu’en temps de crise, nous ayons encore plus tendance à nous mettre devant la télévision blottis dans une couverture ?

Homo fictus

À en croire le professeur américain Jonathan Gottschall, spécialiste de la littérature et de l’évolution, qui a publié The storytelling animal : how stories make us human (« L’animal narratif : pourquoi les histoires nous rendent humains »), l’être humain est un homo fictus. Nous passons nos journées à inventer et à raconter des histoires aux autres, jusque dans nos rêves. Il en était déjà ainsi à l’origine, lorsque, le soir venu, nous nous rassemblions autour d’un feu de camp. Un vieux proverbe amérindien dit : « Raconte-moi les faits, et j’apprendrai. Raconte-moi la vérité, et je croirai. Mais raconte-moi une histoire et elle vivra dans mon cœur pour l’éternité. » Ainsi, nous avons du mal à nous sentir directement concernés par les chiffres des hospitalisations, mais le témoignage émouvant d’un urgentiste désespéré nous donne à réfléchir.

Sans les histoires, nos vies n’auraient aucun sens, affirme Gottschall. Nous en avons besoin pour communiquer, pour créer du lien, pour apprendre, pour comprendre. C’est pour cette raison que nous aimons tant raconter des ragots et des blagues ; c’est ce qui explique l’épaisseur de la Bible et la popularité de Netflix.


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Ces histoires que nous dévorons goulûment, nous les vivons intensément. La neurologie a en effet révélé que les réactions de notre cerveau aux événements d’un film ou à ceux de la réalité sont parfaitement identiques. Durant les scènes de tension, le corps se recroqueville — un réflexe ancestral visant à protéger les organes vitaux. Et lorsque deux amants maudits se tombent enfin dans les bras après dix épisodes, le cœur s’emballe. Nous développons des sentiments particuliers pour nos amis virtuels et la fin de la saison nous laisse une sensation de vide. Nous avons beau savoir que tout est faux, cela n’empêche pas notre cerveau de traiter ces événements fictifs comme s’ils nous arrivaient réellement.

Plus que de l’évasion

Gottschall dit de la fiction qu’elle est « une technologie de réalité virtuelle aussi ancienne que puissante qui simule les grands dilemmes de la vie ». La consommation de fictions nous enseigne à naviguer à travers des problèmes sociaux complexes, à l’image des simulateurs de vol qui préparent les pilotes aux situations périlleuses. Le grand avantage, c’est qu’il est possible de s’entraîner intensivement sans risquer de mourir à la fin.

Regarder Netflix, c’est donc bien plus que chercher à s’évader. Si nous ne pouvons échapper au confinement, nous avons bel et bien la possibilité de traiter toutes les émotions de la journée en les revivant à travers une fiction. Nous cherchons une solution à nos problèmes en observant d’autres personnes qui se démènent.

Gottschall émet toutefois une mise en garde : lorsque nous sommes émotionnellement impliqués dans une histoire, il arrive que nous perdions notre retenue rationnelle et que nous nous calquions sur les idées du narrateur. Un phénomène tout à fait inoffensif face à une série telle que Friends, mais qu’en est-il des histoires qui s’articulent autour de la crise du coronavirus ? Toutes sortes de théories du complot circulent pour expliquer la cause et le but de cette catastrophe internationale. Les histoires peuvent, elles aussi, devenir virales rapidement et faire des ravages.

Je me demande comment on racontera cette pandémie à l’avenir. Quels seront les protagonistes auxquels nous pourrons nous identifier ? Le dirigeant politique qui s’efforce de mettre sa population au pas avec autorité, la célébrité qui compose des chansons dans sa villa ou l’infirmière sous-payée qui risque sa vie pour sauver celle des autres ? S’agira-t-il d’une histoire sur une solidarité internationale sans précédent ou sur des replis nationalistes ? Continuerons-nous de tout analyser d’un point de vue occidental ou d’autres perspectives s’imposeront-elles ? Enfin, qui pour en assurer la réalisation ? Un porte-parole politique, un réalisateur de talent ou un citoyen lambda équipé d’un smartphone ?

Il est 22 h 30. Netflix me demande si je souhaite regarder l’épisode suivant. J’appuie sur OK. Ce n’est pas comme si j’étais attendue demain.

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