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{Pour la petite histoire} Talents à revendre
19·01·25

{Pour la petite histoire} Talents à revendre

Nele Van den Broeck est romancière, musicienne et femme de théâtre. Deux fois par mois, elle écrit une chronique pour le quotidien De Standaard, en s’inspirant d’une ou plusieurs chansons. Aujourd’hui, « That Don’t Impress Me Much » de Shania Twain.

Temps de lecture : 3 minutes Crédit photo :

(c) Kelly Sikkema sur Unsplash

Oh, Arti. Sérieusement, tu pensais quoi ? Quel raisonnement saugrenu a pu t’amener à croire que c’était une bonne idée ? Tu repères une femme sur une appli de rencontres. Elle mentionne qu’elle est, entre autres, musicienne. Lors de votre première conversation, sans avoir posé la moindre question ni révélé quoi que ce soit sur ta personne, tu annonces avoir chez toi un studio d’enregistrement et envoies un lien Soundcloud vers la reprise d’une chanson – mal chantée, mal jouée, mal mixée – déjà entendue mille fois. That don’t impress me much. Tu ajoutes que, tout comme moi, tu es musicien. Waouh.

Tu espérais quoi, en fait ? M’impressionner ? Que je m’extasie sur ton « studio d’enregistrement », qui se résume en réalité à un coin de ta chambre équipé d’un ordinateur portable, une ou deux enceintes pas trop pourries, une interface audio Focusrite Scarlett et un micro Røde ? Tu aurais aimé que j’organise un concert en ton honneur, c’est ça ?

Une profonde colère monte en moi et j’ai envie de la déverser sur toi, sans plus attendre. Pourtant, je sais au fond que tu n’es que la triste incarnation d’un schéma qui se répète et que cette fureur est surtout alimentée par mon inaptitude à enrayer cette dynamique. Ce n’est même pas ta faute ; tu te perçois probablement comme un « type bien ». Alors je choisis l’option la plus indulgente qui soit, ou, disons, la plus courtoise : je mets fin sur-le-champ à notre échange. Game. Set. Non-match.

Tout ce que j’avais encore à te dire, je te l’écris ici. En espérant que tes semblables ne se mettront pas directement sur la défensive.

Je veux te dire combien d’hommes m’ont déjà envoyé leurs poèmes, leurs nouvelles ou leurs essais inachevés. Ils étaient tout aussi embarrassants que leurs idées de scénarios macabres. Ils ne désiraient pas connaître mon opinion. Ils voulaient mon admiration. J’envie leur confiance en eux, mais leur manque de discernement me glace.

Je veux te dire combien d’hommes, lors du premier rendez-vous, ont été impatients de me montrer leurs talents. Combien de fois n’ai-je dû feindre un certain intérêt, voire une fascination, pour une collection de timbres, une coupe de foot, un trophée de chasse, un carnet de croquis, une voiture ancienne, une ceinture de karaté ou une pièce remplie de Lego. J’aimerais te décrire mon tout premier rendez-vous, passé à regarder un mec jouer à Mario Kart.

Je veux te parler de tous ces banquiers, consultants et courtiers en assurances qui m’ont confié qu’ils auraient pu être producteurs de musique. De tous ces hommes qui m’ont raconté avec emphase l’intrigue extraordinaire du premier roman qu’ils n’avaient pas encore écrit – avant de se refermer comme des huîtres en apprenant que le mien avait déjà été publié, ouais, sur du vrai papier et tout. Je veux te dire combien de fois, après avoir rompu ou m’être fait jeter, une pointe de soulagement s’est glissée dans mon cœur brisé : enfin, je n’avais plus à simuler l’admiration pour leurs compétences.

Combien d’hommes m’ont dit qu’ils cherchaient une femme ayant le sens de l’humour, alors que ce qu’ils désiraient en vérité, c’était une femme qui riait à leurs blagues ? Combien de régisseurs ont attrapé mon ukulélé sans permission pour me jouer leur riff de blues fadasse, me faire étalage du bending qu’ils croient maîtriser à la perfection, comme s’ils voulaient me montrer ce qu’ils ont appris à l’école des hommes, les vrais. J’en reste bouchée, vraiment.

Et combien d’heures de ma vie ai-je déjà perdues avec des hommes déterminés à me faire jouir avec leur langue – non pas pour mon plaisir à moi, mais pour se prouver à eux qu’ils en étaient capables ? Un orgasme en mode lèche-vitrine, une seule fois, pas deux, car bon voilà quoi.

Que veux-tu vraiment, Arti ? Une pom-pom girl ? Des encouragements ? « Regarde maman, regarde, je tiens en équilibre sur une seule jambe ! » Si tu cherches la proverbiale femme exceptionnelle qui se cache derrière le grand homme que tu crois être, montre-moi au moins de quoi tu es réellement capable, plutôt que d’exhiber tes pseudo-talents. As-tu seulement idée du nombre de guitaristes amateurs qui peuplent ce monde, ne serait-ce qu’à Bruxelles ?

Oh, Arti. J’en ai tellement marre de faire semblant d’admirer ta médiocrité pour ne pas heurter ton ego. Tes petits numéros ne m’intéressent pas. Je ne cherche pas à t’admirer. Je veux juste te connaître.

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