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L’aventure collective de l’écologisation urbaine
20·10·15

L’aventure collective de l’écologisation urbaine

Temps de lecture : 6 minutes Crédit photo :

Mokka.coop

Le citoyen flamand œuvre à l’écologisation des rues, des quartiers et des villes. Sous l’impulsion d’un nombre croissant d’initiatives, les villes se mettent littéralement au vert : çà et là, aux côtés des espaces traditionnellement gérés par les services urbains et des zones entretenues par les associations écologiques et environnementales, la nature reprend progressivement ses droits : sur les façades, sur les carrés de terre inutilisés, au pied des arbres, sur les terrasses.

Des espaces purement décoratifs aux plus fonctionnels, comme les potagers urbains, les dénominations (écologisation, renaturation, jardinage urbain, agriculture urbaine) et les motivations (des projets à visée sociale au retour à la souveraineté alimentaire) foisonnent.

Groene Straat est une initiative collective mise sur pied par le magazine coopératif mokka.coop. Une vingtaine d’habitants ont introduit une demande collective de subvention auprès de la ville de Courtrai. Leur projet : créer, avec le concours des habitants et des commerçants de la communauté urbaine, 120 façades végétalisées d’ici la fin de l’année.

Groene Straat n’est pas qu’un simple service de coursier qui se contente de poser un bac de fleurs sur le pas de votre porte, mais bien un groupe (grandissant) de citoyens enthousiastes, qui apportent aide et conseil aux habitants pour remettre la nature au cœur des rues et des quartiers de leur ville. Leur devise ? Partage, échange et collaboration. Les activités qui en découlent sont multiples : partage de connaissances sur le jardinage, prêts et emprunts d’outils, entretien et aménagement des parterres du quartier, récolte commune du potager urbain.

Esprit de communauté

Il est étonnant de constater à quel point l’entretien collectif d’espaces verts en environnement urbain peut être bénéfique à l’esprit de communauté. L’écologisation urbaine est un appel au vivre ensemble, où chacun est invité à s’investir davantage sur le plan émotionnel. La mesure de cet investissement puise en grande partie son origine dans la nature elle-même.

Le contact retrouvé avec la terre, les graines et les plantes oppose un contraste saisissant avec nos habitudes de vie et professionnelles. Le cours que nous nous sentons obligés de suivre au quotidien n’a pas d’emprise sur le rythme des saisons. La satisfaction immédiate de nos besoins (illusoires) est étrangère à cette philosophie. Nous redécouvrons le plaisir d’attendre, de guetter l’émergence de la graine, de la plante qui sortira enfin de terre dans la fraicheur d’une matinée de printemps, de nous émerveiller du parfum d’une fleur…

La création commune d’espaces verts urbains ressemble à un lieu de rencontre idéal, au plus prêt de la nature, où chacun trouve sa place, en tant qu’individu et que membre de la collectivité. Des psychologues aux animateurs de quartier, nombre de professionnels en vantent les effets positifs sur la santé physique et mentale. Les observateurs attentifs percevront la dynamique sur laquelle repose l’esprit de communauté. Ils saisiront aussi l’impact sociétal, la réflexion collective sur les possibilités en présence (en lieu et place des cadres existants), le respect des individualités et la diversité de la communauté (en lieu et place de l’uniformisation, notamment induite par les réseaux sociaux). Ils pousseront l’observation jusqu’à y voir un manifeste de la façon dont les citoyens de l’an 2015 perçoivent l’avenir auquel ils aspirent.

La question des aliments

En visite chez des amis, je me suis récemment promené dans un jardin d’agrément. J’ai fait remarquer qu’il y avait suffisamment d’espaces au soleil pour y cultiver la courgette. Leur fils, adolescent, a rétorqué : « Vous mangez les légumes de votre jardin ?! »

Nous mangeons les légumes du supermarché, parfois ceux du marché (le vrai), mais rarement ceux de notre jardin. De plus en plus aliénés des réalités, nous sommes devenus dangereusement dépendants des organisations et des systèmes, qu’il s’agisse de multinationales ou de la superette du coin. Ce que nous mangeons chaque matin, chaque midi et chaque soir appartient à un système dont les effets néfastes sur la société ne sont plus à démontrer. Ce système s’appelle le marché. Comprenons-nous bien : pas le petit marché du dimanche où vous discutez avec l’agriculteur bio du village. Nous parlons ici du grand marché et de son implacable logique, où « tout est à vendre ».

Dans un récent article, Sarah Van Liefferinge plaidait pour « une transition de la production industrielle de masse à base de combustibles fossiles vers les petites entreprises agricoles écologiques et vers les systèmes alimentaires en circuit court ». Des solutions alternatives de ce type voient le jour dans toute la Flandre. Mais aussi longtemps que les coûts externes sur l’environnement et la santé, inhérents à la production industrielle à grande échelle, ne sont pas répercutés sur le ticket de caisse, les circuits courts seront plus chers à l’acquisition. L’écueil financier si souvent dénoncé se voit contrebalancé par la propension à faire d’autres choix : le choix de la qualité, le respect de son prochain, de l’environnement et des animaux, la biodiversité, la gestion éthique des matières premières, les conditions de travail décentes…

Énergie

La question des aliments englobe également la façon dont nous stockons et préparons notre alimentation. Nous en stockons une grande partie dans nos frigos et nos congélateurs, avant de les préparer sur des taques électriques ou au gaz. Ces appareils fonctionnent grâce à l’énergie approvisionnée dans nos cuisines par le marché et ses systèmes de régulation. Derrière les combustibles fossiles se cache un modèle hiérarchique caractérisé par une vision bien arrêtée de la répartition des ressources naturelles limitées.

En semaine, plus de trois quarts de nos appareils électriques utilisent l’électricité produite dans des centrales nucléaires et des centrales électriques au gaz, révèlent les données relatives au marché de l’électricité belge, puissance brute installée, d’Elia. En dépit de Tchernobyl ou de Fukushima. En dépit de nos centrales vieillissantes criblées de fissures. En dépit des conséquences néfastes de l’exploitation massive de combustibles fossiles.

À peine 11 % de l’électricité produite en Belgique provient des sources d’énergie renouvelables (éolienne et solaire, à l’exclusion de la biomasse) selon Febeg. Sur ce plan, nous pouvons une fois encore choisir une voie qui conduit à davantage de souveraineté, en favorisant par exemple un partenariat avec un producteur d’électricité indépendant, non coté en bourse, qui investirait dans des énergies (vraiment) renouvelables et qui privilégierait la plus-value sociétale à l’appât du gain.

Choix de produit

Citons enfin le choix des produits que nous plaçons dans notre panier de courses, autre élément central de la question des aliments. La consommation massive de viande, de sucre, de blé, de produits laitiers (et plus récemment : de soja et d’huile de palme), représentée par la sacrosainte pyramide alimentaire (tableau, disque, triangle, etc.), semble guidée depuis des décennies par les quatre volontés de l’industrie alimentaire plutôt que par les intérêts de la santé publique. Ces recommandations sont liées à l’ensemble des maillons de la chaîne alimentaire, ni plus ni moins : de la production au plat du jour qu’on sert dans les cuisines de collectivité. C’est la raison pour laquelle elles doivent être en permanence remises en question.

La formation complémentaire, par des cours et des séminaires, de même que la lecture d’ouvrages, nous permet de confronter les points de vue lacunaires ou contradictoires.

Interdépendance

Lorsque des citoyens qui partagent des idées convergentes sur cette nécessité de transformation se rencontrent, la puissance potentielle de l’action collective prend naissance. L’action que nous pouvons entreprendre en tant qu’individus (producteurs, énergie, ingrédient…) nous conduit à un choix intrinsèquement pluriel (achat d’un colis de légumes hebdomadaire auprès d’une ferme bio, achat de l’énergie éolienne d’une coopérative flamande, réduction de notre consommation de produits céréaliers et laitiers). Souvent, ces solutions alternatives fonctionnent en vase clos : elles œuvrent au développement durable avec passion, expertise et conviction.

Il en va de même pour la forme par laquelle notre société se manifeste. Les citoyens, les associations, les entreprises, les pouvoirs publics et l’enseignement opèrent dans un carcan réglementé, qui impose un cadre à leurs actions et qui donc les limite.

Dans ce contexte, l’individualité (de fond et de forme), tant louée ces dernières décennies, subsiste souvent. L’étape suivante se rapporte alors à la recherche de pistes pouvant nous conduire de façon structurelle à la dépendance mutuelle entre acteurs de la société. Nous achetons des aliments de saison, non transformés, issus de notre région; nous payons avec la carte de crédit d’une banque éthique (où nous déposons également nos économies), la banque durable investit dans l’énergie éolienne régionale (où nous nous approvisionnons en électricité) et dans les fermes biologiques (où nous achetons nos légumes de saison).

Renaturer les rues n’empêche pas de bénéficier de l’expertise de l’enseignement, d’engager le monde des entreprises, d’emprunter la voie de la co-création avec les pouvoirs publics, de rassembler la force collective des organisations et les envies des citoyens.

C’est ainsi qu’à travers ses ambassadeurs, Groene Straat s’engage dans la visite de maisons et de quartiers. Elle collabore avec une plate-forme de partage en ligne, développée par des étudiants de la section New Media and Communication Technology (NMCT) de la Haute École de Flandre-Occidentale (Howest). La ville de Courtrai apporte un soutien financier à l’initiative. Le collectif travaille avec des organisations (intermédiaires) et des initiatives sœurs. Des assistants sociaux de quartiers du CPAS et des agents de la ville de Courtrai font preuve de proactivité dans l’élaboration de projets de rue aux couleurs des quartiers. Dans un dialogue avec les commerçants et les entreprises, ils recherchent des pistes de synergie, de renforcement mutuel.

La manifestation de cette interdépendance se veut humaine, par sa vocation et son application pratique. Chaque membre de la communauté est copropriétaire et co-instigateur de l’aventure collective, à laquelle il collabore. Chacun y trouve son compte et sa place.

Telle est l’essence de l’écologisation urbaine. L’aventure collective est au cœur des jardins de quartier, au cœur des végétaux qui investissent les toits, au cœur des papillons oubliés qui virevoltent autour des pots de fleurs.

Article en V.O. de Geert De Vuyst sur mokka.coop

Traduit du néerlandais par Guillaume Deneufbourg

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