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La progression du Vlaams Belang n’est pas une fatalité
23 juin 2020

La progression du Vlaams Belang n’est pas une fatalité

Temps de lecture: 5 minutes
Fabrice Claes
Traducteur Fabrice Claes

Si des élections fédérales étaient organisées aujourd’hui en Belgique, le Vlaams Belang, avec 27,7 pour cent des voix, serait de loin le plus grand parti du pays, d’après un nouveau sondage mené entre autres par VTM et Het Laatste Nieuws. Mais de quoi profite le Vlaams Belang, au juste ?

À première vue, la crise du coronavirus de ces derniers mois semble pouvoir expliquer assez logiquement la progression continue du parti. Pourtant, comme l’a expliqué la politologue Sarah de Lange le mois passé dans nos colonnes, ce sont d’habitude les dirigeants au pouvoir qui profitent des périodes de crise : « En cas de menaces existentielles exogènes, la population a tendance à apprécier davantage ses dirigeants. »

« En effet, des études ont démontré que les crises de ce genre n’ont que peu d’effet sur les résultats de la droite radicale, confirme Bram Wauters, politologue à l’Université de Gand. Nous avons pu mesurer des effets positifs sur la popularité de leaders comme Angela Merkel, Emmanuel Macron mais aussi Boris Johnson et Donald Trump. Par contre, lorsque la crise perdure, les effets positifs s’estompent. »

En Belgique, ce phénomène s’est beaucoup moins vérifié. Pour Bram Wauters, cela s’explique entre autres par la complexité de nos institutions. « Qui est le leader ? Le roi ? Le premier ministre ? Le ministre-président ? Ce qui joue également, c’est la volonté de nos gouvernements de mettre les experts à l’avant-plan. »

La crise sanitaire a-t-elle profité au Vlaams Belang?

Cependant, il convient de se demander si la crise sanitaire a profité au Vlaams Belang. D’après le sondage « De Stemming », mené par l’Université d’Anvers et la VUB à la demande de la VRT et du quotidien De Standaard, le Vlaams Belang ne s’est fait remarquer que par 7 pour cent des électeurs pendant la crise. Le parti, bien plus que les autres formations politiques, a surtout été visible auprès de son propre électorat. « Notre sondage a révélé que parmi tous les électeurs, ce sont ceux du Vlaams Belang qui se soucient le moins de la santé publique », commente Stefaan Walgrave, politologue à l’Université d’Anvers.

Mais qu’en est-il, alors, des répercussions socio-économiques de la crise ? Après tout, le coronavirus a touché de grands groupes de citoyens au niveau du portefeuille. On pourrait donc se dire que c’est sur ce point-là que le VB a capitalisé, après s’être taillé un costume social bien tape-à-l’œil pendant la campagne électorale. Cette explication, Stefaan Walgrave n’y croit pas vraiment :

« Le succès du VB aux dernières élections n’a pas grand-chose à voir avec les inégalités socio-économiques. Les analyses le démontrent. Pourtant, il faut être réaliste : les propositions socio-économiques du Vlaams Belang ont un côté très stratégique. Elles lui permettent d’occuper une position plus centriste, avec des propositions clairement à gauche en la matière, afin que personne ne se sente rejeté sur ces thèmes-là. »

Mais alors, pourquoi les électeurs comptent-ils voter pour le Vlaams Belang ?

Pour manifester leur mécontentement vis-à-vis de l’establishment, et pour des raisons liées à l’immigration et à la sécurité. Le core business traditionnel du parti, en somme. Ce qui donne des ailes au VB, ce sont avant tout les crises gouvernementales sans fin et l’immigration. Pour s’en convaincre, il suffit de se pencher sur la communication du parti ces derniers mois sur les réseaux sociaux. Comme à son habitude, le VB place sur Facebook une quantité énorme d’annonces, mais parmi celles-ci, très peu critiquent la diminution du pouvoir d’achat ou plaident pour l’augmentation des allocations.

Jan Steurs, chargé de communication de la Fédération des jeunes verts européens et spécialiste des réseaux sociaux, a analysé la communication du VB. Depuis que les manifestations consécutives à la mort de George Floyd aux États-Unis ont fait tache d’huile en Belgique, la plupart des annonces du VB traitent du sujet. Ces messages utilisent des vidéos des échauffourées pendant la manifestation contre le racisme à Bruxelles il y a deux semaines, ainsi qu’un discours de Filip De Winter qui explique qu’il n’y a pas de racisme structurel en Flandre. Il faut aussi noter que le 4 juin, c’est-à-dire six mois avant – ou après – la Saint-Nicolas, le parti a lancé lui-même une campagne sur la polémique du Père Fouettard.

Le 1er mai, le Vlaams Belang a offert des paquets cadeaux au personnel des soins de santé, ce qui a évidemment entraîné la circulation de diverses vidéos à ce sujet. « Mais sur ces vidéos figurait presque toujours l’image d’un ennemi. Et en l’occurrence, celle de Maggie De Block, dont ils demandaient la démission », affirme Reinout van Zandycke, expert en communication du bureau Exposure, qui accompagne également des partis politiques. En outre, tout au long de la crise du coronavirus, le Vlaams Belang n’a cessé de s’appesantir sur l’inaction et sur les gaffes du gouvernement, à telle enseigne que Barbara Pas (cheffe de groupe à la Chambre) et Chris Janssens (chef de groupe au Parlement flamand) ont présenté un livre la semaine passée avec, en photo de couverture, Maggie De Block.

« Nonante pour cent des annonces du Vlaams Belang sur Facebook atteignent plus de 100 000 utilisateurs, expose van Zandycke. La moitié est vue par plus de 400 000 personnes. À titre de comparaison, il s’agit du double du nombre de téléspectateurs de Terzake, une émission flamande qui commente chaque jour l’actualité. Certains posts génèrent même plus d’un million de vues. »

Pour Fouad Gandoul, politologue et responsable régional du syndicat chrétien flamand dans le Limbourg, le climat politique actuel ne laisse présager aucun ralentissement de la montée du Vlaams Belang : « On parle actuellement d’un gouvernement minoritaire. Qu’en déduira l’électeur ? Que sa voix n’a plus aucune valeur. »

Les tentatives de contrer le VB ces dernières années ont complètement manqué de crédibilité, estime F. Gandoul : « La réponse des politiques pour récupérer les électeurs du VB ? Ils l’ont cherchée sur le flanc droit. Regardez Theo Francken, ou Hendrik Bogaert. L’électeur VB les voit et se dit : c’est magnifique, mais vous êtes au pouvoir depuis vingt ans, et qu’avez-vous fait pour moi ? Si l’électeur n’est pas un âne, il n’est est pas moins capable de ruer. »

Et Fouad Gandoul d’énumérer les failles : « Les pertes d’emplois non qualifiés, surtout chez les personnes de couleur, augmentent sans cesse. Les chiffres de l’emploi progressent un peu, mais restent moins bons que dans d’autres pays auxquels nous aimons nous comparer. »

Et pourtant, la victoire du Vlaams Belang au prochain scrutin n’est pas une fatalité.

Avec de la bonne volonté, nos décideurs peuvent l’empêcher, estime Stefaan Walgrave. « Formez un gouvernement. Gérez le pays. Peu importe le programme, finalement, tant que vous le réalisez sans trop vous chamailler et sans abdiquer. Élaborez un projet pour le pays. À l’heure actuelle, ce serait déjà un fameux tournant qui pourrait faire cesser la progression du VB avant les prochaines élections. »

Et même si la législature part avec une grosse année de retard, cela ne doit pas constituer un obstacle. « Regardez le gouvernement Di Rupo. Il est né après 541 jours de négociations et n’a eu que 2,5 ans pour réaliser son programme. Résultat : les partis qui composaient ce gouvernement furent récompensés dans les urnes. Pourquoi l’histoire ne se répéterait-elle pas ? Aujourd’hui, il reste même davantage de temps qu’à l’époque pour faire ses preuves, vu qu’une législature dure désormais cinq ans plutôt que quatre. »

Fouad Gandoul croit, lui aussi, qu’il est possible de mettre fin à la progression du Vlaams Belang. Cependant, il estime que cela demandera plus d’efforts que la simple formation d’un gouvernement : « Depuis vingt ans, les responsables politiques insistent sur les droits et devoirs des nouveaux arrivants. Mais personne n’a jamais apporté de réponse aux vraies attentes des électeurs extrémistes, qu’ils soient de gauche ou de droite. »

D’après le syndicaliste, la clé réside dans le renforcement de la sécurité sociale, dans l’amélioration de la qualité des emplois, dans l’augmentation des allocations de pension pour atteindre la moyenne européenne, dans la croissance économique et dans une meilleure répartition de cette croissance.

Mais ce n’est pas tout. Il faut aussi plancher sur le thème de la migration : « Il faut un nouveau récit. Un récit qui rapproche les gens, et qui, au lieu de problématiser la migration, crée davantage d’espace pour les immigrés sans que le Flamand autochtone se sente dépouillé de son identité. »

Stefaan Walgrave a un autre conseil : « Réglez les questions de migration, mais arrêtez d’en parler à tout bout de champ. Menez une politique claire, mais n’attirez pas sans cesse l’attention sur celle-ci. À cet égard, la différence est énorme entre la communication de Maggie De Block et celle de Theo Francken, quand ils étaient en charge de l’Asile et de la Migration. Maggie De Block rayonnait : tout est sous contrôle, faites-moi confiance. Theo Francken, lui, tenait un autre discours : nous sommes envahis, j’aimerais faire plus, mais on m’en empêche. Cet alarmisme, il faut à tout prix l’éviter si on veut éviter de donner du grain à moudre au Vlaams Belang.

En d’autres termes : un secrétaire d’État à l’Asile et à la Migration peut mener la même politique que Theo Francken, mais il ne peut pas communiquer comme lui. S. Walgrave : « Sur ce plan-là, il est impossible de rivaliser face au Vlaams Belang. »

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