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La Constitution belge « préservée » sous la poussière d’un vestiaire… « ça en dit long! »

Crédit: luisclx- Pixabay

25 août 2020

La Constitution belge « préservée » sous la poussière d’un vestiaire… « ça en dit long! »

Temps de lecture: 6 minutes

Un carton gris et poussiéreux fourré dans un casier de vestiaire : c’est là qu’est conservé l’original de la Constitution belge. L’historienne Maartje van der Laak et le constitutionnaliste Stefan Sottiaux ont été abasourdis de redécouvrir l’endroit où était « enfoui » ce document. Pour eux, « le fait que l’on conserve un document de cette importance dans des conditions aussi exécrables en dit long sur la manière dont nous appréhendons nos libertés constitutionnelles. Dans un pays où le public aurait la possibilité de contempler le texte de la constitution dans une vitrine, on n’aurait jamais pu instaurer un couvre-feu si rapidement, en suscitant si peu de protestations. »

Deux portemanteaux, un adoucisseur d’eau et… la Constitution. Ce n’est pas le début d’une énumération à la Prévert ! Au contraire, c’est à pleurer. Nous sommes dans un des bureaux de la Chambre des Représentants, au cœur de notre démocratie parlementaire, et le spectacle qui s’offre à nos yeux est ahurissant. Le texte de la Constitution belge adoptée le 7 février 1831, le manuscrit original, est conservé dans le casier d’une bête armoire de vestiaire. Une armoire antifeu et encastrée, d’accord, mais quand même. « Lors de notre première visite, elle côtoyait des vêtements accrochés à un cintre, et même des boîtes à tartines », s’indignent Stefan Sottiaux et Maartje van der Laak. « Ce n’est pas le genre d’endroit où l’on s’attend à trouver un tel document », ajoute Maartje van der Laak. Historienne, elle a déjà publié plusieurs ouvrages ; Stefan Sottiaux, lui, est spécialiste en droit constitutionnel à la KU Leuven. Ils cosignent un livre à paraître en septembre, intitulé : 2031, het einde van België ? (« 2031, la fin de la Belgique ? »). Ce roman captivant est destiné à un public âgé de 16 ans et plus, sur le thème de l’avenir de notre pays. « Nous étions en pleins préparatifs, et nous nous sommes demandé où pourrait bien se trouver l’original, le manuscrit de l’acte fondateur de notre pays. Malgré une carrière entièrement consacrée à l’étude de la Constitution, j’ai bien dû me rendre à l’évidence : ni moi ni mes collègues ne savions où se cachait ce texte. »

Le temps de l’action est venu

Selon certaines sources, l’original de la Constitution n’aurait pas survécu à l’incendie qui, en 1883, réduisit pratiquement en cendres la Chambre des Représentants. « Nous avons pourtant poursuivi nos recherches, car une vieille coupure de presse laissait entendre que l’original était conservé quelque part au Parlement. Nous avons pris contact avec le secrétariat et, de fil en aiguille, nous nous sommes retrouvés devant ce casier. Ce n’était pas à proprement parler une découverte, puisque le greffier et ses collaborateurs savaient parfaitement que le précieux document était là. Disons qu’il s’agit d’une étonnante ‘redécouverte’. » (rires)

Étonnante, c’est le mot. Surtout quand on nous laisse tout bonnement feuilleter cet original de 1831, sans gants ni autre mesure de sécurité. Première constatation : le manuscrit de la Constitution et le procès-verbal du Congrès national, qui fut l’assemblée constituante de la Belgique indépendante, sont reliés en un seul volume. Le dos en est endommagé, certaines pages sont déchirées et l’encre se décolore : autrefois mauve tirant sur le noir, elle est aujourd’hui brun clair. « Ce document a presque 200 ans », soupire Maartje van der Laak. « Encore 30 ans dans de pareilles conditions et il sera illisible. Il faut de toute urgence prendre des mesures de conservation. Nul n’a su nous dire pourquoi cet original ne se trouvait pas dans les archives de la Chambre, ce qui serait tellement plus logique. J’espère que la parution de cet article déclenchera les initiatives nécessaires. »

Sauvée des flammes

Si l’on conserve aujourd’hui la Constitution à l’abri du feu, ce n’est pas par hasard. En effet, les sources prétendant que la version originale aurait disparu dans l’incendie de 1883 sont finalement très proches de la vérité. « La cause de l’incendie était une fuite de gaz », précise Maartje van der Laak. « Tous les parlementaires se sont précipités vers l’extérieur. Sauf quelques-uns qui, faisant demi-tour, sont retournés dans le bâtiment en flammes, pour sauver au péril de leur vie un maximum de documents importants. Et en effet, plusieurs personnes y ont perdu la vie. Mais deux de ces héros sont parvenus à sauver des documents, parmi lesquels la Constitution : ils s’appelaient Castan et Reding. Si cet original existe encore aujourd’hui, c’est grâce à eux. »

Dans un état pitoyable, hélas, et caché aux yeux du public. C’est extraordinairement différent de la situation qui prévaut aux États-Unis. Là, le Bill Of Rights, présenté sous verre aux National Archives de Washington, attire chaque année des milliers de visiteurs. « Quand on sait que la Constitution belge est l’une des plus anciennes constitutions encore en vigueur, et qu’elle fut en 1831 l’une des plus libérales et des plus « démocratiques » au monde (puisque les pays voisins n’ont emboîté le pas à la Belgique qu’en 1848), cela en dit long sur la considération dont jouit le patrimoine constitutionnel de notre pays. Les Belges manquent de respect pour cet acte fondateur, à croire que ce ne serait qu’un vulgaire chiffon de papier. Alors qu’il devrait être une source d’inspiration pour tous, génération après génération. Car les fameuses valeurs des Lumières, auxquelles on fait tant référence de nos jours, y figurent toutes. »

La Belgique 2.0

Maartje Van der Laak et Stefan Sottiaux le répètent à qui veut l’entendre : ils n’accusent personne, et certainement pas les collaborateurs de la Chambre, qui se sont montrés « extrêmement obligeants et professionnels ». « Nous ne faisons que constater, une fois de plus, l’absence de toute identité et de toute fierté nationales. Même les monuments consacrés à la Constitution et à l’indépendance belge sont souvent en piteux état. La Colonne du Congrès et le monument Pro Patria de la place des Martyrs sont sur le point de s’effondrer.

Pour les auteurs, l’endroit où est aujourd’hui conservée (voire « enfouie », pour reprendre leur expression) la Constitution a surtout une valeur symbolique. « Même si ce texte était correctement conservé et exposé sous verre demain, les Belges ne se précipiteraient pas pour venir le contempler », estime Stefan Sottiaux. « C’est bien là le problème : au XIXe siècle régnait bien au sein de la population une identité nationale, et même un culte pour la Constitution. Le mouvement flamand d’émancipation consécutif à la Deuxième Guerre mondiale a fait disparaître tout cela. D’où cette question : n’est-il pas grand temps de se mettre à la recherche d’un nouveau message d’unité ? Car le message actuel est moribond. »

Les auteurs posent la question, mais s’abstiennent délibérément d’y répondre. « Nous voulons re-sensibiliser un maximum de gens, surtout de jeunes, aux idéaux des Lumières. Car pour affronter tous les défis qui nous attendent, notre liberté doit se mesurer à sa juste valeur. Faut-il qu’émerge une Belgique 2.0 ? Ou une Constitution flamande ? C’est un débat qu’il est grand temps d’entamer. »

Ces crétins de démocrates

Si l’ouvrage, bien loin de l’aridité d’un travail scientifique, adopte au contraire la forme d’un thriller historique, ce n’est pas uniquement pour séduire la jeunesse. Pour les auteurs, l’essentiel consiste à raconter une histoire. « Les droits fondamentaux insérés dans notre Constitution sont des concepts abstraits. Le réfugié syrien qui suit un cours de citoyenneté risque de ne pas retenir grand-chose si on lui explique qu’en Belgique, depuis près de 200 ans, la liberté d’expression et le principe d’égalité sont des principes fondateurs. Sauf si on le lui raconte sous la forme d’une histoire. »

Pour Stefan Sottiaux et Maartje van der Laak, cela va même plus loin : le manque d’identité nationale propre à la Belgique s’explique justement par l’absence de chroniques. « La plupart des Belges connaissent Washington et Jefferson, deux des pères fondateurs des États-Unis. Mais qui connaît Joseph Lebeau ou Charles Vilain XIIII ? Ils ont pourtant compté autant pour la Belgique que les pères fondateurs, les founding fathers, pour les États-Unis. À peine l’encre de notre Constitution (révolutionnaire, pour l’époque) avait-elle séché que la France exerçait d’extraordinaires pressions en vue d’y faire supprimer la liberté d’expression. C’est Charles Vilain XIIII, issu d’une des plus anciennes familles aristocratiques du pays, qui a tranché ce point d’une manière extrêmement claire : « Jamais ». Même Léopold Ier trouvait la constitution « trop démocratique » à son goût. Il s’en est d’ailleurs ouvert dans une lettre à sa nièce, la reine Victoria, désignant ses sujets en ces termes : « these mad democrats ». »

C’est en racontant histoires et chroniques, espèrent les auteurs, que l’on pourra de nouveau faire vibrer les Belges pour leurs libertés fondamentales. « Ce n’est qu’à cette condition qu’on pourra voir chez nous, comme dans d’autres pays européens, l’imposition d’un couvre-feu ou d’une obligation de port d’un masque susciter des protestations véritables. Car ces deux obligations, c’est le moins qu’on puisse en dire, s’accordent mal avec les libertés que nous garantit la Constitution.

‘2031, het einde van België ?’, Stefan Sottiaux et Maartje van der Laak, éditeur De Eenhoorn, 528 p., 24,95 euros. Le livre paraîtra fin septembre, mais peut déjà être commandé sur eenhoorn.be.

Mise à jour 10/09/2020

DaarDaar estime utile, dans l’intérêt du lecteur, de publier la réaction officielle commune des Associations Professionnelles des Archivistes Francophones (AAFB) et Néerlandophones (VVBAD) de Belgique, en réponse à l’article paru dans le Laatste Nieuws le 22/08/2020 dernier, et traduit par nos soins le 25/08/2020. Vous trouverez le communiqué de presse en français et néerlandais sur ce lien.

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