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Vlaams belang : du doigt d’honneur au coup de poing

(cc) Ella_87 via Pixabay

28 mai 2019

Vlaams belang : du doigt d’honneur au coup de poing

Temps de lecture: 5 minutes

Le Vlaams Belang a valsé sur le paysage politique flamand à la manière d’un bulldozer que personne n’avait vu venir. Pas même le signataire du présent article, qui n’avait misé que sur une modeste victoire de 15 pour cent. Une fois remis de leur consternation face à ce nouveau dimanche noir (remarquez le côté bien stigmatisant du terme, dans la même veine que le fameux cordon « sanitaire »), les politologues et stratèges en tout genre s’échinent désormais à identifier l’électeur type du VB. Et on les comprend, car les portraits habituels ne suffisent plus, comme le faisait déjà remarquer hier soir Pieter Bauwens dans sa première analyse. La N-VA ayant perdu moins de voix que le VB en a gagné, c’en est fini de la théorie des vases communicants entre les deux partis.

Un ras-le-bol des élites

La réponse à cette question confirme que le Vlaams Belang est bel et bien un parti de contestation, quand bien même Tom Van Grieken tente de faire croire le contraire en prétendant, comme il l’a fait hier soir, que les Flamands « ont voté contre les élites gauchistes qui ont abandonné le peuple. » Non, pas gauchistes. Le Flamand a exprimé son ras-le-bol de toutes les élites, de gauche comme de droite. La victoire du VB résulte de la fermentation du mécontentement des citoyens par rapport à bon nombre de thématiques : politique migratoire, étrangers, fonctionnement lamentable de la Justice, bureaucratie européenne, sécurité sociale en pleine déliquescence, pensions trop basses, listes d’attente dans les institutions de soins, et même des sujets pourtant plus rouges ou verts, comme la santé, l’environnement et le bien-être animal (sujet qui a d’ailleurs mené à la fondation d’un parti satellite, le Partij voor de dieren).

Force est donc de constater que la victoire du VB constitue un phénomène bien plus que communautaire. C’est un doigt d’honneur au système, à l’establishment, à la particratie. Ne sous-estimons pas non plus l’incidence d’un événement aussi tragique que le meurtre de Julie Van Espen. Certes, des marches silencieuses ont eu lieu çà et là. Certes, on a entendu des appels à la démission du ministre de la Justice, mais Koen Geens est resté en place sans ciller. La déception et le ressentiment demeurent intacts face à des partis et des ministres qui s’en sortent toujours et qui se protègent mutuellement. Le peuple flamand a également l’impression qu’une forme d’omerta règne chez les élites. Une impression qu’en politique, ils sont « tous pourris », même la N-VA malgré sa volonté de jouer les partis hors-système. Et il y a aussi ce chiffre, dont personne ne parle : 12 pour cent des électeurs ont voté blanc ou ne se sont pas présentés au bureau de vote, c’est-à-dire pas moins de 600 000 Flamands sur les 4,8 millions appelés aux urnes, et donc autant de voix de contestation virtuelles que le VB aurait pu engranger.

Donc non, la réaction des Flamands n’est pas uniquement nationaliste. Ce n’est pas un réflexe d’extrême droite au sens traditionnel du terme, mais bien une sanction des élites qui opèrent partout sous différents masques. Omniprésents en politique, dans le monde culturel, dans les médias, elles font du mot changement un concept aussi creux que ridicule. Le peuple flamand, lui, a soif de changement. Ce qu’il veut, c’est un retournement de situation, pour ne pas dire une révolution qui, pourquoi pas, pourrait déboucher sur la naissance d’une république flamande. Mais si c’est pour que celle-ci soit dirigée par les mêmes gratte-papiers qui occupent le pouvoir aujourd’hui, à quoi bon ?

Et les bouseux ?

Là où cette réaction s’est le plus fait sentir, c’est en Flandre occidentale. C’est dans cette province que le Vlaams Belang a enregistré la plus nette progression. Étant né en Flandre occidentale, je me permets une petite psychanalyse. Ma province natale, au bord de la mer du Nord, a d’abord subi le joug des curés de campagne. Ensuite, celui des maîtres d’école, jusqu’à ce qu’une élite « progressiste » fasse son nid dans le tissu social : les soixante-huitards et leurs descendants qui voulaient changer le monde et qui ont fini moralisateurs professionnels. Les empereurs et politiciens à la Hilde Crevits, qui, plutôt que de rougir de honte face à l’effondrement total de notre système scolaire, a eu le culot de se porter candidate à la ministre-présidence flamande. Mais aussi les petits notables, les bureaucrates, les réseaux d’animateurs, et tous les petits et grands dirigeants d’une bien-pensance cosmopolite qui exhibe son dégoût face à des notions telles que l’identité et l’enracinement. Dans ma ville natale, Ostende, on n’entend presque plus jamais parler néerlandais sur la digue, mais c’est sans doute un détail.

Non, la Flandre occidentale n’est pas une région arriérée et paupérisée, bien au contraire. Mais le paysan breughélien, en bon bouseux taciturne, avait projeté pour ce 26 mai de bien noirs desseins. Toute cette bande de donneurs de leçons bouffis d’incompétence et d’arrogance, il les a laissés tomber sur le cul, façon Icare. La charrue du paysan a fait place à un SUV dont le conducteur a plus que jamais de bonnes raisons de lever le majeur. Anvers, c’est dépassé. Le QG de l’anti-establishment, désormais, c’est la Flandre occidentale.

Une tuile à Laeken

Tant bien que mal, les partis traditionnels et la N-VA se redresseront après cette déculottée. Et ils scelleront des compromis comme ils l’ont toujours fait, au nom de la décence. Voilà à quoi ils servent. De toute façon, ils ne savent pas comment gérer la contrariété des citoyens. Bien sûr, ils répéteront à l’envi qu’ils ont « entendu le signal de l’électeur » et qu’ils agiront en conséquence, avant de signer une déclaration à valeur purement cosmétique. Le Vlaams Belang, pour sa part, est et restera un parti de contestation, un aimant à électeurs déçus, fâchés ou désillusionnés. Car telle est la force de ce parti, quand bien même son jeune président bien propre sur lui aimerait faire croire le contraire. Tous les partis n’ont pas l’ADN des partis de pouvoir et de système, et c’est tant mieux. D’ailleurs, si le VB devient un parti de gouvernement, il sera forcé d’entrer dans le système, et ce n’est pas ce que l’électeur attend de lui.

Bart De Wever, dans un élan de jésuitisme, a soufflé le chaud et le froid à propos du cordon sanitaire. Il est contre le principe, mais le problème, voyez-vous, c’est le style, les personnages… Ce faisant, il laisse toutes les portes ouvertes et joue la montre, alors qu’il sait pertinemment que rien n’adviendra d’éventuelles discussions, ce qui n’étonnera personne après l’épisode des communales à Ninove, où le QG de la N-VA s’est entêté dans son refus de former une coalition avec le parti de Guy D’Haeseleer. Pourtant, ce 26 mai constitue, et pas seulement pour le VB, une aubaine historique car le citoyen a exprimé radicalement son mécontentement face aux maladies typiquement belges qui rendent ce pays invivable, avec la collaboration totale des élites politiques flamandes.

Et tant qu’on parle de maladies belges, n’oublions pas que dans ce pays, c’est encore et toujours le roi qui prend l’initiative de la formation du gouvernement, et le parti qui, jusqu’à présent, n’a jamais été assez fréquentable pour être invité au palais doit son succès électoral en partie à la royauté. Philippe a beau se casser la tête, nous profitons de la consternation. Autant dire que ce 26 mai, quelque part à Laeken, une tuile est tombée du toit d’un château.

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