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Maison communale de Ninove (cc) Queeste via Wikipedia

18 octobre 2018

Pourquoi Forza Ninove a remporté les élections

Luc Barbe
Auteur
Traducteur Sebastien Cano

Luc Barbé est ninovois. Il était député d’Agalev et a fait partie du bureau politique de Groen pendant des années.

Le discours de Forza s’appuie sur la généralisation, la démagogie et la stigmatisation. Mais sur le fond, Theo Francken (N-VA) dit la même chose depuis des années, en un peu moins brun, certes.

Un expert en stratégie politique m’a un jour expliqué qu’une victoire électorale triomphante résulte généralement de la conjonction de trois facteurs : un contexte social favorable, la faiblesse des concurrents et un récit politique solide. Ce dernier élément signifie qu’un parti de conviction peut montrer du doigt les enjeux sociaux actuels et proposer aux électeurs une perspective d’avenir séduisante. C’est ce cadre que je m’apprête à utiliser pour analyser la victoire de Forza Ninove.

Commençons par examiner la concurrence. Voilà des dizaines d’années que l’Open Vld est le parti dominant à Ninove. Reste à savoir quel était son projet politique. Ce parti a excellé dans deux domaines : la politique à court terme et les réactions de panique face à Forza. Si le dossier du centre culturel islamique a traîné pendant plus de dix ans, c’est parce que l’Open Vld changeait sans cesse d’avis : oui, non, oui, non. Autant d’années durant lesquelles Forza a pu exploiter cette affaire pour distiller son discours sur l’islam.

La tête de liste du parti, Guy D’haeseleer, a ainsi pu présenter les élections comme un duel entre lui-même et la bourgmestre en place, Tania De Jonge, ce qui a fini par tourner à l’avantage de cette dernière et par pousser les électeurs à réfléchir stratégiquement, de sorte que l’Open Vld a conservé ses sièges.

Un « duel de bourgmestres » dont les autres partis ont fait les frais. Le CD&V, le sp.a et Groen ont formé le cartel Samen, qui proposait un programme progressiste. Mais il faut croire que cette alternative à Forza est arrivée trop tard et qu’elle n’est pas parvenue à faire passer le message à suffisamment de Ninovois. Quant à la N-VA locale, elle a éclaté en deux groupes rivaux et les résultats du parti ont chuté, passant de 16,2 à 8,4 %.

Guy D’haeseleer est député depuis 19 ans déjà, mais il passe très peu de temps au Parlement, puisqu’il est constamment en campagne à Ninove. Très doué pour les contacts personnels, il fait énormément de porte-à-porte, même entre les élections. La communication sur son compte Facebook est complémentaire. Et il recueille de plus en plus de voix à chaque élection.

Les nouveaux habitants

Intéressons-nous à présent au contexte. On constate que Ninove a rapidement changé ces dernières années. Depuis l’an 2000, la population a augmenté de 4 000 habitants pour atteindre 38 700 résidents au total — une large partie de ces nouveaux riverains provenant de Bruxelles. Une évolution que l’on constate aussi à Denderleeuw et à Alost. Et parmi ces nouveaux venus, on compte beaucoup de personnes issues de l’immigration. Une partie des Ninovois n’y voit rien à redire, une autre s’interroge et une autre encore réagit de manière xénophobe ou raciste.

Ces dernières années, la spécificité de Ninove tenait au fait que, contrairement à Malines, Gand ou Vilvorde, par exemple, le bourgmestre n’expliquait pas les enjeux de la ville à ses administrés et leur proposait encore moins un récit offrant des perspectives. Une situation qui a laissé le terrain libre à Forza, qui, elle, en avait bel et bien un. Un discours certes populiste, démagogique et d’extrême droite, mais répété des centaines de fois dans les cafés, dans les rues et à travers des brochures déposées massivement dans les boîtes aux lettres : « Ninove n’est plus ce qu’elle était. Nous sommes envahis d’étrangers et de musulmans. Ninove se francise. La délinquance et la consommation de drogues explosent. Le tout avec la collaboration du conseil communal de gauche, qui espère récolter des voix auprès des nouveaux venus. Une mosquée n’a pas sa place à Ninove. Ninove doit rester Ninove ! »

On remarque les éléments clés du discours politique d’un populiste habile : les Ninovois sont les victimes, Forza est le seul parti qui ose s’opposer aux élites qui trahissent le peuple et complotent avec l’ennemi, c’est-à-dire les migrants, les étrangers et les musulmans. Les mots « immigration » et « criminalité » sont constamment accolés et répétés à l’envi pour que de plus en plus de citoyens fassent un lien naturel et évident entre les deux.

D’haeseleer applique habilement les théories et les conseils de Drew Westen et de Jonathan Haidt (auteurs respectifs de The Political Brain et The Righteous Mind). Comme toute bonne histoire, celle de Forza a connu un tournant : les élections du 14 octobre. Un moment où les Ninovois ont pu décider si leur ville continuerait à « devenir étrangère » ou « redeviendrait Ninove ».

Absence de presse critique

Comme toujours avec l’extrême droite, le discours de Forza s’appuie sur la généralisation, la démagogie et la stigmatisation. Mais sur le fond, Theo Francken (N-VA) dit la même chose depuis des années, en un peu moins brun, certes. Le récit de Forza s’est tranquillement laissé porter par le contexte favorable créé par le discours bien plus audible tenu par Theo Francken et la N-VA ces dernières années. Car ce n’est pas un hasard si, dimanche dernier, le Vlaams Belang est sorti vainqueur dans de nombreuses communes. Comme l’a déjà écrit le politologue Bart Maddens, la stratégie de Francken a échoué : plutôt que de l’endiguer, sa ligne dure a ravivé le Vlaams Belang.

Dernier élément à prendre en compte : la couverture médiatique des grands dossiers politiques au niveau local. Souvent, on se contente d’opposer différentes opinions. Pour les analyses politiques et les interviews aux questions difficiles, on repassera. Dans quantité de communes flamandes, la presse politique locale fait piètre figure. Mais ce n’est pas la faute des journalistes des médias régionaux, qui reçoivent d’autres instructions de leur rédaction : couvrir des sujets amusants et « intéressants ». À Ninove, Forza a ainsi pu continuer à diffuser son discours avec force sans être interrogée de manière critique par la presse.

Je comprends qu’il est financièrement impossible de payer un journaliste professionnel pour couvrir de petites villes. Mais sans presse critique et indépendante, peut-on encore parler de démocratie ? Dans nombre de villes et de communes flamandes, cette presse survit à peine. Ce qui permet aux plus habiles des politiciens de façonner les mentalités selon leurs propres idées, alors qu’il existe bel et bien une société civile active et critique. Mais elle ne tient pas le haut du pavé au sein du principal parti du Parlement flamand et prend de nombreux coups. Il me semble que le fait de réduire la démocratie à une lutte entre politiciens, sans presse critique et avec une société civile affaiblie ouvre la voie à des péripéties inattendues.

Au cours des semaines et des mois à venir, pourrions-nous aborder la question des conditions nécessaires au maintien d’une démocratie saine et vigoureuse dans les nombreuses petites et moyennes villes et communes de Flandre ?

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