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24 janvier 2019

En matière climatique, qui donc fait l’école buissonnière ?

David Van Reybrouck est essayiste et activiste pro-démocratie. Son ouvrage intitulé Contre les élections a été traduit en plus de vingt langues.

Temps de lecture: 3 minutes

Allons-nous encore longtemps reprocher à cette remarquable jeunesse, courageuse, prometteuse, de pratiquer l’école buissonnière ? Depuis dix jours, en Belgique, certains semblent convaincus que quelques jours d’absence de l’école pourraient causer à nos jeunes des dommages cérébraux irréversibles. Comme s’ils n’étaient pas des milliers, chaque année, à rester plusieurs semaines à la maison pour mille raisons (commotion cérébrale, mononucléose, dépression…) sans pour autant rater leur année.

Je m’insurge contre ce reproche qui leur est fait. En matière climatique, aujourd’hui, qui donc fait l’école buissonnière ? Les étudiants, vraiment ? Ne serait-ce pas plutôt les politiques, pour paraphraser un tweet lapidaire de la coach Ilona Plichart ?

Parlons-en !

Jet privé

Près de 55.000 Belges sont aujourd’hui co-demandeurs dans l’« affaire Climat », le plus important recours collectif de l’histoire judiciaire belge. Et que font nos gouvernants ? Pendant trois ans, histoire de tordre le cou à cette initiative, ils s’enlisent dans une chicane sur la langue dans laquelle devraient être menés les débats. En vain. N’est-ce pas faire l’école buissonnière, ça ?

En décembre dernier, à Bruxelles, près de 75.000 Belges participent à la plus importante marche pour le climat de l’histoire du pays.  Et que font nos gouvernants ? Deux jours plus tard, ils envoient en Pologne la ministre fédérale de l’Énergie, Marie-Christine Marghem – en jet privé, s’il vous plaît. Pour y faire quoi ? Pour nous distinguer comme l’un des deux seuls pays de l’Union européenne, avec la Tchéquie, à refuser de signer les nouvelles directives européennes sur les économies d’énergie. N’est-ce pas faire l’école buissonnière, ça ?

Près de 20.000 Flamands ont participé au projet d’analyse de la pollution de l’air par la circulation automobile, www.curieuzeneuzen.be, la plus grande enquête citoyenne jamais réalisée sur ce sujet dans le monde. Et que font nos gouvernants ? À une importante réunion de concertation consacrée, au Luxembourg, à la réduction des émissions de gaz d’échappement, ils brillent par leur absence : l’Irlande, Malte et la Belgique sont les trois seuls États membres de l’UE à ne pas y déléguer un membre du gouvernement. N’est-ce pas faire l’école buissonnière, ça ?

Enfin, le premier jour du sommet climatique de décembre 2015, à Paris, la Belgique se voit affublée du titre de « Fossile du jour » par la coupole « Climate Action Network », épinglant le pays qui aura le moins contribué aux progrès des négociations. En effet, après six années de palabres intestines, la Belgique se présentait à Paris sans accord sur une position commune.  N’est-ce pas faire l’école buissonnière, ça ?

Eh bien, non. Ce n’est plus de l’école buissonnière. C’est de la négligence, de la négligence coupable.

Refédéraliser

Nos hommes et femmes politiques seraient-ils paresseux, idiots ou irresponsables ? Non. Mais ils ont fait de la Belgique une structure inutilement complexe, où la particratie l’emporte sur la démocratie. Quatre ministres de l’Environnement, à quoi s’ajoutent encore quatre ministres de l’Énergie ? Mais c’est risible ! Refédéralisez-moi tout ça, et vite, sinon toute politique volontariste nous sera à jamais interdite. Dans chacune de ces matières, un ministre fédéral devrait amplement suffire.

Et puis, franchement, quelle idée de confier notre avenir à long terme à ces experts du court-termisme ! Comment voulez-vous qu’un élu prépare décemment l’horizon 2030 quand son horizon personnel ne dépasse pas mai 2019 ? C’est intenable ! Associez donc les citoyens à la politique climatique, organisez un sommet citoyen sur la sortie du nucléaire. Nous en retirerons de meilleurs résultats, et plus vite, comme le démontre à profusion l’exemple de l’Irlande et de l’Australie.

Et cessons de fustiger ces jeunes manifestants. J’éprouve une infinie gratitude à leur égard. Et je suis loin d’être le seul : tout au long du parcours, de nombreux adultes les encourageaient, eux qui descendaient dans la rue en dépit de la météo. Des salariés les saluaient depuis leur fenêtre, des commerçants les applaudissaient sur le pas de la porte, des pensionnés, la larme à l’œil, les remerciaient. C’était l’atmosphère des grands jours, une exubérance, un élan qui n’étaient pas sans évoquer les manifestations des années 1980 contre le déploiement d’armes nucléaires.

La semaine dernière, ils surprenaient tout le monde en manifestant à 3.000 ; la semaine dernière, ils étaient au moins 12.500. Cette semaine, ils seront de nouveau là, et en nombre.

Moi aussi.

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