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17 janvier 2017

Pourquoi De Standaard s’est « débarrassé » de Dyab Abou Jahjah

La décision de ne plus publier la chronique d’Abou Jahjah ne fait pas suite à des « pressions politiques » : l’enjeu est beaucoup plus fondamental, affirme le rédacteur en chef du quotidien De Standaard, Karel Verhoeven. 

Dans cette nouvelle société, tout le monde s’adapte, pas uniquement les allochtones. 

Un journal doit couvrir l’actualité et non en devenir lui-même l’objet. C’est à notre corps défendant que nous avons enfreint cette règle d’or lorsque, lundi dernier, De Standaard a annoncé qu’il mettait fin à la chronique de Dyab Abou Jahjah après trois ans de collaboration (DS du 10 janvier). Une décision qui a eu un écho retentissant. Abou Jahjah est un excellent chroniqueur, très corrosif. Mais aussi un symbole polarisant qui évolue sur différentes lignes de clivage (gauche-droite, autochtones-allochtones, Palestine-Israël). Étant donné que les réactions des lecteurs (à la fois pour et contre) ne faiblissent pas et que d’autres spéculent à notre place sur les motivations de notre quotidien — vendredi, sur Canvas, l’émission De Afspraak s’est ainsi livrée à un exercice de journaliste spéculatif magistral —, je choisis de revenir sur cet épisode. 

Pour rappel, tout a commencé dimanche dernier avec la publication, sur Facebook, d’un bref message d’Abou Jahjah. By any means necessary – « par tous les moyens nécessaires » : c’est par ces mots qu’il a réagi à l’attaque au camion-bélier commise à Jérusalem-Est par un Palestinien contre des soldats israéliens qui faisaient du tourisme. L’attentat a coûté la vie à son assaillant ainsi qu’à quatre soldats et a fait cinq blessés graves. 

Citoyenneté

Dans nombre de forums et de réactions de lecteurs, cet événement a suscité des débats sur la mesure dans laquelle la résistance à une occupation illégale peut légitimer la violence. Un sujet intéressant qui exige de la nuance, car l’occupation israélienne constitue une violence structurelle contre l’ensemble du droit international. Mais cela nous détourne du sujet qui occupe De Standaard. Pour l’illustrer avec un autre proverbe anglais : you can’t have your cake and eat it – on ne peut pas vouloir le beurre et l’argent du beurre. Soit on entre dans l’arène du débat politique, soit on continue de s’aventurer sur la voie de la résistance armée. 

Ces dernières années, les tiraillements entre Abou Jahjah le chroniqueur et Abou Jahjah le militant n’ont eu de cesse d’exercer une tension sur sa chronique. Mais lorsque le militant légitime une violence qui ne connaît pas de limites claires, il détourne la langue du chroniqueur. Surtout lorsqu’il le fait juste après un attentat dont les commanditaires ne sont pas encore connus et dont l’auteur emploie les méthodes des terroristes de Nice et de Berlin. Lorsque l’attaque est ensuite revendiquée par un obscur groupuscule palestinien, le collectif des martyres de Baha Alyan, du nom d’un Palestinien qui, en 2015, a assassiné trois citoyens israéliens dans un bus à Jérusalem. Si ce slogan (« tous les moyens nécessaires ») n’est pas un lapsus, il est tout de même difficile de le distinguer d’un appel à la violence. Sans compassion pour ceux qui viennent de périr. C’est plonger la langue dans un bourbier moral. 

Pour un auteur engagé par le journal, le sujet de la violence n’admet aucune équivoque. Notamment car Abou Jahjah, chroniqueur de la gauche radicale, défend une résistance qui l’est tout autant. Pour les débats du Standaard, c’est lorsqu’il réclame la citoyenneté pleine et entière pour tous les citoyens — y compris les allochtones — qu’il est le plus original. À Bruxelles (et dans le reste du pays), cela exige une révolution radicale mais démocratique dégagée de toute forme de racisme et de néocolonialisme. Dans cette nouvelle société, tout le monde s’adapte, pas uniquement les allochtones. Abou Jahjah estime qu’il n’est pas exclu que la violence éclate, mais se prononce lui-même en faveur d’une résistance pacifique. La perspective d’une telle violence n’est pas une analyse irréaliste. Notre société est encore en proie à une ségrégation inouïe. Jeudi dernier, pour la remise d’un doctorat honoris causa à Angela Merkel, les universités de Gand et de Louvain ont cherché un endroit situé — selon leurs mots — au milieu du monde réel. La fine fleur intellectuelle et politique de Flandre s’est ainsi réunie dans le complexe The Egg, à Anderlecht. À l’extérieur, dans le monde réel, tout était couleur, mais dans la tour d’ivoire, tout était blanc. La question n’est pas de savoir si nous ouvrons les salons, mais comment. 

Les rapports entre le pouvoir et la presse

Cette transition ne se fera pas sans heurts. En témoigne notamment la résistance provoquée par le message d’Abou Jahjah chez certains lecteurs. La qualité de son argumentation leur a fourni une réponse toute faite. Une rédaction d’opinion ne fonde pas ses choix en fonction de la faiblesse de l’opposition qu’elle rencontrera. La contestation s’est essoufflée au fil des ans, mais les débats aux Pays-Bas ont montré que l’opposition à Abou Jahjah émane surtout de ceux qui ne le lisent pas. Un symbole dont s’est saisi la N-VA. Certains journalistes se plaisent à gloser avec héroïsme sur la persistance des « pressons politiques ». Il ne s’agit en réalité que de petites flèches décochées çà et là qui, tout au plus, suscitent l’agacement. Ce journal a le cuir épais. Ce n’est pas parce qu’Abou Jahjah ne signera plus de chroniques dans notre journal que les relations vont se réchauffer, car ce n’est pas de lui qu’il s’agit, mais de la ligne éditoriale critique qui est la nôtre. « Je ne suis jamais satisfait du Standaard », a laissé échapper Bart De Wever dimanche dans l’émission De Zevende Dag. Le contraire serait fâcheux. Il est inenvisageable de procéder à des ajustements. Les rapports entre le pouvoir et la presse doivent être faits de frictions. 

Revenons-en à Abou Jahjah. Quel point de départ la résistance doit-elle prendre : voilà le fond du problème. Car la résistance armée a bel et bien sa place dans l’histoire. À des moments charnières, nombre d’avancées indispensables telles que la lutte contre l’apartheid ont nécessité le recours à la violence. Mais comme l’a bien résumé un lecteur : « En substance, on en revient à la dichotomie entre Malcolm X et Martin Luther King ou entre le Mandela de 1960 et celui de 1994. » 

Si nous souhaitons rendre possible des évolutions sociales en vue d’une intégration réelle, avec tous les risques d’instabilité que cela suppose, nous nous devons d’être clairs quant aux limites que nous posons à la violence. 

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