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{Pour la petite histoire} Traduction parfaite
13·11·21

{Pour la petite histoire} Traduction parfaite

Une fois par mois, DaarDaar vous propose dans sa série {Pour la petite histoire} la traduction d’un texte littéraire, à lire tranquillement le dimanche, loin de l’agitation de l’actualité hebdomadaire

Temps de lecture : 2 minutes Crédit photo :

(c) Volodymyr Hryshchenko

J’ai récemment taillé un brin de causette avec un scientifique. Un bon croyant, d’âge respectable, qui se plaignait de la jeunesse actuelle. Ta génération, a-t-il décrété, n’est plus bonne qu’à se droguer et à faire la bringue.

Jusque-là, rien de bien nouveau sous le soleil. Mais mon interlocuteur, se fondant sur les lois universelles de l’empirisme, tenait un raisonnement bien à lui pour expliquer pourquoi le monde allait « de mal en pis ». Si le genre humain était condamné, ce n’était nullement parce que nous sommes de pauvres pécheurs impénitents ou que nous foutons la planète en l’air, mais parce que nous avons perdu la clé de notre rédemption : la Bible. Jésus s’exprimait en araméen et les saintes Écritures ont été rédigées dans cette langue. « Or, nous avons égaré les textes originels. Tout ce qu’il nous reste aujourd’hui, c’est une traduction. Quel intérêt ? Imaginez que je perde mon tableau de statistiques et que je doive le remplacer au pied levé par d’autres données, qui se rapprocheraient peu ou prou des anciennes, mais sans être identiques. Comment, dans ces circonstances, garantir la fiabilité de mes résultats ? » En bref, nous avançons à l’aveuglette, en avait-il conclu. La Vérité, travestie pour les siècles des siècles.

Ce fut la première fois que je voyais notre damnation motivée par une foi insuffisante en une traduction.

Coïncidence de calendrier, j’ai dernièrement pris part au jury d’un prix de traduction littéraire. S’il ne fait aucun doute que certains livres sont piètrement traduits, il est tout aussi évident que l’essence d’un texte est préservée lorsque la traduction est de bonne facture. Et si le traducteur est un plus grand styliste que l’auteur lui-même, le texte peut même en ressortir grandi. Dans quelques cas exceptionnels, même mal fichue, une traduction peut être salutaire.

Lors d’un voyage au Japon, j’ai été amenée à enfoncer un bouton-poussoir de chasse, distinctement déglingué, sur lequel avait été écrit : « Be tender ». J’ai trouvé tellement délicieux d’être ainsi invitée à faire preuve de tendresse en pareil endroit. Quelques jours plus tard, posé aux pieds d’un musicien de rue, un bout de carton interpelait les passants : « CD Bob Dylan. Chanson hors d’usage ». Une traduction maladroite, qui apportait malgré elle une improbable touche de poésie à une annonce qui se voulait prosaïque.

Au cours d’un autre périple, j’ai été interpelée à Naplouse par une petite Palestinienne d’une dizaine d’années. Nous avons baragouiné quelques bribes d’anglais, puis la jeune fille a tenu à me présenter à sa mère et à ses quatre frères et sœurs. Tous les membres de la famille occupaient une seule et même grande pièce, sous les voûtes de la vieille ville. L’essentiel de la communication ? Sourires, gestes et signes de tête. Via Google Translate, mes hôtes m’ont proposé de rester pour la nuit. Quand j’ai tenté de décliner l’invitation, la petite a pianoté sur l’ordinateur, qui a traduit instantanément : « Fervent désir en moi. »

Par clavier interposé, j’ai alors indiqué que je devais d’abord récupérer quelques affaires personnelles, ce à quoi l’ainée a répondu : « Le culte de tes choses matérielles – cette fraîcheur n’est que surface ». Je ne saurai jamais ce qu’elle a écrit à l’origine, mais son message était clair comme de l’eau de roche, et elle avait raison.

Je suis donc restée. Dans la nuit, une petite menotte a tâtonné dans l’obscurité pour s’assurer de ma présence. Oui, j’étais toujours là. Drapée dans une langue qui n’était pas la sienne, mais qui s’en souciait ?

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