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1 juin 2016

Extrême droite: les leçons de l’élection autrichienne

Dans le sillage immédiat du deuxième tour des élections présidentielles en Autriche, l’institut de sondage SORA a réalisé une analyse intéressante sur la répartition des voix. L’Autriche y apparaît comme un état divisé. Alexander Van der Bellen, le candidat écologiste qui a finalement tiré son épingle du jeu, a réalisé un meilleur résultat dans les villes et auprès des femmes, tandis que Norbert Hofer, le candidat d’extrême droite, a remporté plus de voix dans les zones rurales et auprès des hommes. Ce qui attire surtout l’attention, c’est que plus de 80% des Autrichiens titulaires d’un diplôme universitaire ont voté pour Van der Bellen alors que 86% des ouvriers ont voté pour Hofer.

Ces élections présidentielles autrichiennes confirment ainsi de manière fracassante la thèse décrite par David Van Reybrouck dans son essai « Plaidoyer pour le populisme ». Au lieu de jeter un regard méprisant sur ceux qui se laissent séduire par ce mouvement, l’auteur se livre à une analyse minutieuse du populisme. Il dépeint le succès du phénomène comme une conséquence de la démocratie des diplômes, du faible nombre d’élus peu qualifiés siégeant au parlement, et du « fossé culturel », c’est-à-dire le fait que les citoyens hautement et peu qualifiés vivent dans des mondes très différents, que ce soit au sens propre ou au figuré. Les personnes peu qualifiées ne se reconnaissent plus dans les partis traditionnels, dans leur discours et leur politique.

La brève analyse du SORA donne une vision intéressante sur les motivations des électeurs d’extrême droite. Ceux qui ont voté pour Hofer craignent essentiellement une dégradation de la qualité de vie en Autriche ainsi que de leur qualité de vie au quotidien. Les partisans de Van der Bellen sont, quant à eux, plus optimistes. Alors que les électeurs qui ont voté pour le candidat écologiste pensent surtout qu’il est le plus apte à représenter l’Autriche à l’étranger, ceux qui ont voté pour le chef de file du parti extrémiste estiment qu’il comprend mieux leurs inquiétudes.

Ce sont toujours les mêmes motifs qui entrent en ligne de compte lorsque – de manière plus anecdotique – des partisans d’extrême droite s’expriment dans les médias du reste du monde. Que ce soit les partisans de Donald Trump aux États-Unis ou ceux de Marine Le Pen en France, tous disent craindre une perte de leur identité culturelle et de leur bien-être matériel. Ils reprochent aux élus traditionnels de ne pas prendre leurs inquiétudes au sérieux, de ne pas parler le même langage et de mener une politique dont ils sont les dupes. Trump, Le Pen, Hofer et les autres expriment tout haut ce que pensent leurs électeurs pensent tout bas, dans un vocabulaire qu’ils comprennent. Ils dégagent une crédibilité et une énergie telles qu’ils parviennent à convaincre leurs électeurs qu’ils ont la volonté et la capacité de tenir leurs promesses.

Les électeurs des élus et des partis populistes ou d’extrême droite ont pendant longtemps été traités avec mépris. Ils le sont d’ailleurs encore parfois. Leurs inquiétudes sont pourtant compréhensibles. Dans presque tous les pays industrialisés, la classe moyenne n’a pas progressé au cours de ces dernières années. Contrairement aux cosmopolites hautement qualifiés, elle n’a tiré que peu, voire aucun, profit de la mondialisation et de l’européanisation et elle en paie plutôt le prix.

La société multiculturelle est une réalité parfois difficile pour ceux qui vivent dans des quartiers prompts aux changements et pour d’autres, un phénomène étrange qui suscite la peur de l’inconnu. Cette tendance, qui explique le succès à plus long terme de l’extrême droite, a récemment connu un regain de vitalité avec la crise financière (où les élus traditionnels sont venus à la rescousse des banques pour ensuite épargner sur l’Etat-providence), la crise des migrants et la crise sécuritaire.

Avec ces élections autrichiennes, on a frôlé la catastrophe (encore une fois pour ceux qui craignent un gouvernement d’extrême droite), mais les risques d’incidents sont encore bel et bien réels dans les mois à venir. Cet automne, auront lieu les élections présidentielles aux Etats-Unis, où Trump, candidat républicain devenu presque incontournable, devance dans certains sondages Hillary Clinton, sa plus que probable concurrente démocrate. Les élections présidentielles françaises suivront l’année prochaine. L’extrême droite affiche également de bons résultats de sondage dans d’autres pays.

Le philosophe Richard Rorty a déjà prédit, à la fin des années 90, qu’une révolte de la classe moyenne contre l’élite était inévitable aux USA et que cette classe moyenne menacée se tournerait vers un homme fort qui lui promettrait d’en finir avec la caste corrompue des politiciens, lobbyistes et bureaucrates.

Trump qui, grâce à sa célébrité, occupe une bien plus grande place dans la vie de l’Américain moyen que tous les candidats traditionnels, et qui promet au citoyen lambda de lui rendre sa sécurité et sa fierté, semble être le résultat à la fois inimaginable et logique de la prévision de Rorty. Avec pour adversaire Clinton – on peut difficilement imaginer une meilleure incarnation du mépris que nourrit l’opinion pour l’establishment – tout paraît possible. On pourrait assister au même genre de scénario si Le Pen atteignait le deuxième tour des élections présidentielles françaises et l’emportait face à un candidat traditionnel impopulaire comme François Hollande ou Nicolas Sarkozy.

Il n’y a rien de plus que nous puissions faire pour ces élections à venir, si ce n’est espérer qu’il n’y ait plus d’incident pouvant accroître les chances d’une victoire de l’extrême droite. Mais qu’en sera-t-il sur le long terme ?

Une chose est sûre, c’est que les réactions purement politico-stratégiques ne peuvent pas couper l’herbe sous le pied à l’extrême droite de manière durable. Les partis traditionnels ont essayé d’isoler l’extrême droite, de la gagner à leur cause ou de copier ses recettes, mais à chaque fois avec peu voire aucun succès.

Il faut des réactions plus fondamentales, tant dans la manière dont les personnes hautement et peu qualifiées cohabitent que dans la participation, la représentation et le résultat d’un gouvernement démocratique.

Même le plaidoyer de Van Reybrouck ne propose pas de solution miracle mais bien une palette de réponses : plus de représentants moins qualifiés au parlement, plus de contacts entre les personnes hautement et peu qualifiées, par exemple grâce à des initiatives citoyennes locales, plus de scolarisation et de formation de qualité mais aussi une meilleure redistribution des avantages et des inconvénients de la mondialisation et l’européanisation ainsi que la redémocratisation des choix actuellement technocratiques. Les initiatives locales visant à promouvoir la diversité dans les quartiers semblent être le seul moyen d’évoluer dans la bonne direction mais leur portée reste toutefois limitée.

Je ne me fais pas beaucoup d’illusions, mais je suis curieux de voir si les élections autrichiennes auront tiré la sonnette d’alarme à d’autres niveaux, ou s’il faudra attendre un véritable incident pour y arriver.

 

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