La peur, c’est surtout dans la tête

20 novembre 2015 | Auteur : | Traducteur : Laurent Holbecq | Temps de lecture : 4 minutes

Pourquoi l’être craintif qui sommeille en nous s’éveille parfois, même quand la menace est relative?

Les experts peuvent bien soutenir qu’il ne sert absolument à rien de s’angoisser du fait des attentats survenus à Paris, il y a tout de même des gens qui annulent leurs concerts ou évitent de fréquenter les places publiques. « La peur et la raison ne font pas bon ménage ».

Les Six jours de Gand ? C’est trop risqué, selon des amis d’un collègue, dont le billet inutilisé termine à la poubelle, et ce malgré le personnel de sécurité supplémentaire, les chiens et tous les contrôles renforcés. Même s’ils savent pertinemment que le risque qu’il leur arrive quelque chose là-bas est extrêmement minime, ils préfèrent rester chez eux. On ne sait jamais.

Ce sentiment est d’ailleurs partagé par plus d’un et nombreux sont ceux qui annulent leur voyage, évitent les lieux publics ou explorent Internet à la recherche d’un gilet pare-balles. Après les attentats de Paris, les spécialistes peuvent faire de leur mieux pour expliquer à la population que tout ceci est inutile, la peur s’installe tout de même.

« Le sentiment d’angoisse ne fonctionne pas selon des principes raisonnables », explique Damiaan Denys, psychiatre et spécialiste de l’anxiété, du centre hospitalier universitaire d’Amsterdam. « Ceci s’applique aussi à tous les gens qui souffrent de troubles anxieux. Ils savent que leur angoisse n’est pas raisonnable, mais cette conscience n’a aucun effet. La peur n’a rien à voir avec la réalité, mais avec l’image que l’on se fait de la réalité. »

« La peur n’a rien à voir avec la réalité, mais avec l’image que l’on se fait de la réalité. » Damiaan Denys, psychiatre au centre hospitalier universitaire d’Amsterdam.

Qu’en est-il alors, lorsque l’angoisse est parfaitement justifiée ? Les personnes qui étaient présentes au Bataclan vendredi soir ont eu bien entendu toutes les raisons du monde de paniquer. « Quand l’angoisse est-elle rationnelle et quand est-elle irrationnelle ? C’est difficile à déterminer », indique Filip Raes, professeur de psychologie à l’Université catholique néerlandophone de Louvain. « C’est une émotion fondamentale qu’il est très important de connaître. La question essentielle qu’il faut se poser est : « Suis-je réellement ici en danger ? ».

Lorsque les pouvoirs publics indiquent qu’il vaut mieux éviter de fréquenter certains lieux, suivre cette recommandation est une évidence pour Filip Raes. « Je pars du principe qu’ils ne prennent pas ce genre de décision à la légère. Mais le week-end dernier, ils n’ont dit à aucun moment qu’il n’était pas sûr d’assister à l’arrivée de Saint Nicolas à Anvers. J’y suis donc allé, comme beaucoup de gens. Lorsque l’on évite de faire certaines choses, on entretient l’angoisse et elle s’accroît. »

Tout le monde ne panique pas, après un attentat. La plupart des gens continuent de faire ce qu’ils faisaient auparavant. « Certaines personnes, cependant, présentent une sensibilité accrue en termes d’angoisse », explique Filip Raes. « Pourquoi l’une plus que l’autre ? C’est très difficile à dire. Différents facteurs entrent en jeu : hérédité, éducation, contexte social, etc. »

Selon Bram Vervliet, psychologue et spécialiste de l’anxiété à l’Université catholique néerlandophone de Louvain, la majeure partie de la population n’en souffre pas. « L’arrivée de Saint Nicolas en est une bonne illustration. Sitôt après les attentats, les rues d’Anvers étaient pleines de monde. Beaucoup de gens sont capables de relativiser. J’estime que 10 à 20 % des personnes s’inquiètent plus vite que les autres.»

La peur entraîne la peur. Lorsque quelqu’un annonce haut et fort qu’il renonce à se rendre à un concert à Forest National, les autres hésitent à le faire. Et l’inverse est tout aussi vrai. « Le calme est contagieux, lui aussi », explique Filip Raes. « C’est la raison pour laquelle il est essentiel que les informations correctes soient diffusées. »

Médias

Dans ce cadre, les médias jouent bien entendu un rôle essentiel. Une étude du sociologue Mark Elchardus, conduite en 2005, montre comment le sentiment d’insécurité a été davantage stimulé par ce que les gens lisent dans la presse ou voient au journal télévisé, que par ce qu’ils peuvent vivre en réalité suite à des actes de malfaiteurs. La question est de savoir comment la presse peut inverser la situation. Hier, ce journal titrait « Pourquoi vous ne devez pas avoir peur », pour traiter ensuite des attentats de Paris sur douze pages. D’un côté, les médias ne veulent pas semer la panique et, de l’autre, il est nécessaire d’informer. Difficile, donc, de trouver l’équilibre entre les deux.

Commentaire de Filip Raes : « Les médias ont beaucoup changé, les informations nous arrivent désormais plus vite et plus directement. Avant, un attentat terroriste restait encadré par la presse écrite et télévisée : il arrive désormais sur nos téléphones et nos pages Facebook. Il est partout et propage ainsi la peur. »

Répétons-le : le risque de perdre la vie dans un attentat terroriste est très inférieur au risque de tomber de l’escalier chez soi. Tout comme il est beaucoup plus sûr de prendre l’avion que de faire des navettes quotidiennes en voiture pour se rendre à Bruxelles.

« Il importe de répéter ce message », souligne Damiaan Denys. « Cela aide assurément une partie des gens. Nous devons comprendre que nous sommes en fait peu capables d’évaluer le danger. Nous nous fixons sur l’aspect spectaculaire, alors que nous avons moins peur de ce qui est présent de manière chronique ou nous harcèle lentement. » Une bombe effraie plus qu’une marche sur laquelle on risque de trébucher chez soi ou une maladie latente.

L’un des rares aspects positifs des peurs collectives est qu’elles s’usent rapidement. Si des gens évitent encore la Grand-Place de Bruxelles, il y a de grandes chances qu’ils y feront bientôt tranquillement leurs achats de Noël. « Le sentiment d’insécurité général actuel est le spectacle de notre temps », explique Damiaan Denys. « Mais dans deux semaines, il aura peut-être disparu ».

Sara Vandekerckhove pour De Morgen

Traduit du néerlandais par Laurent Holbecq

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