Quand la psychose asphyxie Bruxelles

23 novembre 2015 | Auteur : | Traducteur : Guillaume Deneufbourg | Temps de lecture : 2 minutes

Dimanche soir, Hotel Windsor, à quelques pas de la Grand-Place de Bruxelles. Les clients sont invités à ne pas sortir. Dehors, des militaires en faction sont sur le pied de guerre et les sirènes hurlent. À l’intérieur, imperturbable, le pianiste continue à jouer, comme si cette soirée était comme toutes les autres. En ces heures de haute tension, le rapprochement avec l’orchestre du Titanic se fait spontanément. Mais il n’en reste qu’en continuant son récital, ce pianiste s’est probablement rendu l’auteur de l’acte le plus sensé qu’on pouvait imaginer hier soir dans la capitale. La musique n’exorcise pas la peur, mais au moins, elle ne la suscite pas. À Bruxelles, la peur fait progressivement place à la psychose. La comparaison est boiteuse, mais que penseraient-ils, à Tel-Aviv ou ailleurs, de la crispation de notre pays face à la menace du terrorisme, aussi précise et concrète soit-elle ?

Comprenez-moi bien : le gouvernement Michel, dirigé par un Premier ministre qui a le mérite de prendre ses responsabilités, dans les deux langues nationales, fait ce qu’il estime devoir faire dans votre intérêt, et par la même occasion dans le sien. Il le fait en nous donnant des indications précises, en âme et conscience. Hier soir, Bruxelles était en émoi. Comme si le dernier round du combat avait sonné. Pas contre le frère fugitif de la famille Abdeslam, mais contre un groupe de terroristes analogue à celui qui a dévasté Paris. J’espère que vous vous êtes réveillés ce matin en apprenant que tout un réseau terroriste avait été démantelé. Si tel est le cas, c’est certes un soulagement, mais malheureusement pas la fin de la menace. Un nouveau djihadiste renaîtra inévitablement des cendres de chaque djihadiste éliminé. Il nous faut nous y habituer.

Bruxelles était déserte ce week-end et aujourd’hui, elle aura encore des allures de ville morte. Ce lundi est bien un jour ouvrable, mais quiconque ne devant pas venir dans la capitale doit s’en tenir éloigné. Si les écoles et les stations de métro restent fermées, pourquoi les crèches et les bureaux seraient-ils en sécurité et pourquoi les commerces et les restaurants ouvriraient-ils leurs portes ? Priorité au télétravail donc, même si les liaisons ferroviaires depuis la Flandre ont été maintenues, contrairement à la Wallonie, où les syndicats des cheminots poursuivront, intrépides, ce qu’ils ont l’habitude de faire : la grève.

Quid si la menace terroriste n’a pas été éliminée ce soir ? Quid si cette traque dure encore un jour, une semaine, un mois ? Les mesures de sécurité du gouvernement sont compréhensibles et défendables dans le contexte actuel, mais elles ne sont en pratique ni tenables ni souhaitables. On peut anesthésier provisoirement la capitale de l’Europe, mais on ne peut la paralyser indéfiniment. Ni économiquement, ni psychologiquement. On peut demander à Bruxelles de retenir son souffle, mais on ne peut l’asphyxier à demeure. Des représentants politiques responsables ne prennent pas de risques irresponsables. Pour le moment, le gouvernement Michel se montre donc à la hauteur de ce principe. Mais ce même gouvernement doit également avoir le courage de dire honnêtement à la population qu’aucune force policière et qu’aucun contingent militaire supplémentaire ne pourra jamais prémunir une ville ou un pays contre une attaque. La patience des terroristes dépasse largement l’endurance de nos services de sécurité. Inexorablement, ils frapperont à nouveau, un jour.

Posez la question à n’importe quel boxeur : il arrivera toujours un moment où, par nonchalance ou épuisement, l’adversaire baissera la garde. Et là, attention à l’uppercut. Le gouvernement doit donc serrer les poings et redoubler de vigilance aussi longtemps que possible. Mais il doit aussi et surtout nous rappeler que nous devons continuer à vivre, à travailler, à rire et à jouer, comme le pianiste de cet hôtel. Jamais la maxime n’a été aussi criante de vérité : la peur est mauvaise conseillère. Non seulement pour nous, mais surtout pour nos responsables politiques. Quiconque se bat la peur au ventre se fera immanquablement corriger. Tôt ou tard.

Jan Segers pour Het Laatste Nieuws

Traduit du néerlandais par Guillaume Deneufbourg

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