Quand un géant chinois veut mettre la main sur l’électricité flamande

20 septembre 2016 | Auteur : | Traducteur : Pierre Lambert | Temps de lecture : 4 minutes

Les communes flamandes associées à Eandis, le gestionnaire flamand des réseaux de distribution d’énergie, doivent statuer le 3 octobre prochain sur l’entrée du géant de l’énergie chinois State Grid (CSGC) dans le capital de la société. Le groupe asiatique a offert pas moins de 830 millions d’euros contre une participation de 14%, une proposition qui divise les partis du nord du pays. Dans le quotidien De Morgen, Jonathan Holslag, professeur de politique internationale à la VUB, analyse la position des différentes formations politiques.

Poser des câbles et conduits souterrains, telle est la mission de l’entreprise d’utilité publique Eandis. Je peux donc très bien concevoir que les quelques frictions provoquées par la décision du conseil d’administration d’Eandis d’accepter parmi ses actionnaires une grosse entreprise publique chinoise ne vous empêchent pas vraiment de dormir. Que les investisseurs soient chinois ou australiens, penserez-vous sans doute, l’important est que ma maison soit approvisionnée en énergie. Pourtant, la participation chinoise dans Eandis révèle l’échec de notre politique d’infrastructure et va également vous coûter cher à terme. La réaction de plusieurs responsables politiques dénote par ailleurs un opportunisme flagrant.

« Ce serait du protectionnisme », s’exclame Vincent Quickenborne (Open Vld). Nous ne pouvons pas interdire l’accès aux Chinois, car cela provoquerait une crise diplomatique. Difficile d’imaginer une objection plus stupide. Car ce sont les Chinois qui détériorent le marché avec leur politique d’exportation agressive. La State Grid Corporation of China n’est pas un partenaire privé ; c’est un instrument corrompu à la solde du Parti communiste chinois. En sens inverse, une entreprise belge n’aurait pas la moindre chance dans le secteur énergétique chinois, dont l’entrée lui serait purement et simplement interdite. Qui est donc protectionniste dans cette histoire ? La peur panique à l’idée d’une possible échauffourée diplomatique avec la Chine ne laisse pas de me surprendre. Devrons-nous céder à chaque fois que quelqu’un roule un peu les mécaniques, M. Van Quickenborne ? Quel courage !

Autre réaction, celle de Koen Kennis, le représentant de la N-VA au sein du conseil d’administration d’Eandis. Dans le quotidien De Standaard, Kennis explique que l’argent chinois investi dans Eandis est une bonne chose parce que la ville d’Anvers aurait alors carte blanche pour instituer son propre gestionnaire de réseau de distribution. Si cela fait belle lurette que nous avons abandonné l’ambition de mener une politique énergétique belge, il semblerait donc que la ville d’Anvers ait à son tour abandonné l’ambition de mener une politique énergétique flamande performante. Autrement dit, il se pourrait que le paysage énergétique flamand se fragmente de plus en plus au cours des prochaines années. Est-ce là faire preuve de pugnacité dans la défense des intérêts flamands, M. Kennis ?

Louis Tobback (sp.a) l’a avoué sans équivoque lors d’une interview. Au fond, estime-t-il, le mieux serait d’avoir un seul grand acteur flamand. Mais, poursuit-il, nous avons laissé passer l’occasion et, après le retrait d’Electrabel d’Eandis, il nous fallait un apport de capitaux frais. En d’autres termes : toute cette opération avec la State Grid Corporation of China est du simple rafistolage opportuniste. Et de conclure : « Puisque le chinois offre 350 millions de plus, que voulez-vous ? » Ce « Que voulez-vous ? » est néfaste. Si les Chinois offrent autant, c’est tout bonnement parce qu’ils veulent convertir leur State Grid Corporation en nouveau Suez ou Engie, mais cette fois-ci à l’échelle eurasienne. Allons-nous vraiment échanger la domination française contre un monopole chinois, M. Tobback ?

Pas encore de marché conclu

Reste encore à savoir si les communes en tireront profit. La N-VA, le sp.a et le CD&V ont avancé cet argument lorsqu’ils ont donné l’avis à leurs mandataires locaux de voter en faveur de la participation chinoise. Pour commencer, c’est faire preuve de peu de vision : on se borne somme toute à offrir une certaine marge aux communes en vue de limiter leurs déficits, tout en permettant que, à long terme, des dizaines de millions de recettes affluent vers la Chine. En échange des 345 millions supplémentaires que la State Grid Corporation est disposée à payer, elle se voit accorder une importante prime commerciale.

Par ailleurs, la position minoritaire qu’elle acquiert ainsi n’est pas non plus anodine, comme l’ont expliqué la N-VA et le CD&V. En qualité d’actionnaire minoritaire, la State Grid Corporation peut, en cas de désaccord sur des décisions importantes, exiger qu’Eandis reprenne l’ensemble de la participation. Mais comme Eandis ne disposera pas de moyens financiers suffisants, elle pourra dans la pratique arracher des concessions en fonction des intérêts chinois. Elle détiendrait ainsi un immense pouvoir, d’autant plus qu’elle aurait son propre vice-président et des représentants dans tous les comités importants.

Plus fondamentalement, la question est de savoir pourquoi nous n’investissons pas nos propres économies dans des secteurs aussi cruciaux. L’unité du droit de vote, s’entend-on rétorquer, rend la gestion d’Eandis plus aisée que si l’on était en présence d’une foule d’actionnaires. Mais la population n’a-t-elle pas aussi son mot à dire et n’est-ce pas la mission des pouvoirs publics d’organiser le secteur de telle manière que celui-ci soit plus facile à gérer ? Déjà à l’heure actuelle, notre pays dépend de façon disproportionnée des investisseurs étrangers. Cela coûte des centaines d’euros par an au contribuable et ce montant va encore s’accroître considérablement si nous autorisons nos responsables politiques à brader peu à peu nos intérêts économiques.

Jan Cornillie (sp.a) l’affirmait sans détour hier dans ce journal : il règne le flou le plus total sur les ambitions des Chinois, la fragmentation et le manque de vision dominent dans ce dossier, mais cela ne nous empêche pas de poursuivre tranquillement sur cette voie, car c’est un marché conclu. Eh bien, non : le marché n’est pas encore conclu. Les administrateurs locaux qui voteront prochainement auront la possibilité de l’annuler. Ils doivent prendre conscience que l’enjeu n’est pas uniquement l’avenir d’Eandis : c’est aussi l’occasion de mettre enfin un frein à l’étroitesse de vue qui fragilise notre économie.

 

(cc) Sumenley

De Morgen

De Morgen est l’un des quotidiens du Persgroep. Tiré à près de 70.000 exemplaires, il se présente comme étant un journal progressiste, indépendant et de qualité.

Traducteur : Pierre Lambert
Auteur :
Date de publication : 16/09/2016
Article original : Lire l'article